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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


LU sur le net : Les cogitations de Charles Guy Étienne sur l’éducation à distance durant le confinement

Publié par siel sur 10 Août 2020, 18:27pm

Catégories : #AYITI EXTREME DROITE, #AYITI ROSE RAKET, #AYITI ECONOMIE, #PEUPLE sans mémoire..., #DUVALIER

LU sur le net : Les cogitations de Charles Guy Étienne sur l’éducation à distance durant le confinement

Bonjour,

 

Cher Claude Bernard Serant,

 

Merci pour cette lecture que vous proposez et permettez que j’en profite pour oser porter un dissensus pédagogique sur la notion d’excellence académique en Haïti. Tout le monde connait le grand bien qui se dit autour de l’excellence académique du collège Catt’s pressoir. Et logiquement, dans un pays où l’effondrement est total et l’échec dominant, on ne demande qu’à relayer ces expériences réussies. C’est quand même pas mauvais, si, à défaut de voir l’horreur de notre pays et de se mobiliser pour la transformer en étincelle d’espérance pour avancer, on se contente d’avoir un Dany Laferrière, une Naomi Osaka ou tout autre Haïtien d’origine vivant dans les rêves d’ailleurs à brandir comme étendard de réussite. 

 

Toutefois, si questionner, c’est-à-dire remettre en question les certitudes, fait partie des valeurs d’un dispositif d’enseignement-apprentissage où règne l’excellence, alors vous ne me tiendrez ni rigueur ni me jetterez point la pierre au nom de ce dissensus.  Au vrai, je cherche à comprendre comment on peut proposer et réussir un enseignement à distance dans un pays où l’électricité est une fiction et l’internet un cauchemar ? A titre d’exemple, j’ai noté qu’ à Turgeau entre la Digicel et l’École du Sacré Cœur, même avec une connexion de fibre optique cataloguée 4 G, il faut ramer des heures pour avoir un débit satisfaisant pour travailler (peut-être qu’il faut attendre les prouesses de la 9 G). Et dans cette zone urbaine, entre  février 20120 et aout 2020, on a, sans exagération,  comptabilisé une distribution moyenne de 1hre et demi d’électricité par jour (là encore il faudra attendre les promesses de l’électricé en turbine bleue turquoise pour une distribution 24 sur 24). 

 

Je préjuge que si à Turgeau, c’est aussi problématique, cela l’est autant ailleurs et peut-être même pire. Au fond, ce sont les mêmes fournisseurs qui opèrent et ils sont ni nombreux ni ne proposent de services différenciés par zone. Sauf si la clientèle de ces écoles qui ont proposé l’enseignement à distance pendant le confinement est assez riche pour des solutions électriques personnalisées et des options internet dédiées. Le contexte global du pays nous laisse cependant perplexe par rapport à la reproductibilité de cette expérience. Peut-on pédagogiquement vanter une expérience singulière comme une réussite ? 

 

Mais au-delà de cette curieuse anecdote, j’aimerais davantage, à travers le regard de John Dewey comme témoin, demander comment peut-on mesurer l’expérience d’un enseignement d’excellence si l’écosystème environnant de ceux qui dispensent, apprennent et vivent cette expérience pédagogique est continuellement défaillant ?  Prendre Dewey comme témoin de ce dissensus pédagogique, c’est rappeler que la valeur d’un enseignement se mesure hors de l’école et non a l’intérieur de l’école. C’est aussi réaffirmer que l’enseignement n’a pas vocation à préparer les gens uniquement a réussir leur petite vie, mais davantage à magnifier le sens du sacrifice, du courage et de l’éthique pour des causes vraies, nobles et justes afin de stabiliser les instituions de leur pays. On peut donc à ce propos se réapproprier la pensée de Jules Ferry pour affirmer que réussir sans agir contre les défaillances de son pays est une totale abdication. Et une réussite qui abdique face aux obstacles laissera toujours des doutes sur son excellence. C’est d’autant vrai que selon St Exupéry, c’est le corps a corps avec les obstacles qui révèle l’excellence des hommes en les apprenant a devenir meilleurs par leur transformation (apprentissage permanent) et leur motivation à transformer leur milieu.

 

Si je ne me trompe, il y a déjà plus 60 ans que cette expérience académique de réussite dure au Catt’s Pressoir, alors où sont passés ces générations de gens formées à cette école d’excellence ?  Ont-elles abdiqué ? Sont-elles dans la crasseuse majorité silencieuse qui s’adapte à l’effondrement de leur pays et essaient de s’en sortir, coute que coute, avec leur petite famille ? Ont-elles fui vers des ailleurs plus cléments et moins indigents ?  La fuite, le silence, l’adaptation sont des formes d’abdication qui contrastent avec les exigences d’un enseignement d’excellence. Surtout si cet enseignement est dispensé dans un écosystème où l’indigence règne. Qui peut objectivement au sérieux l’excellence d’une école d’ingénierie implantée en un lieu où les maisons s’effondrent à chaque séisme ? Qui peut prendre au sérieux l’excellence d’une école d’administration implantée en un pays qui fait de la corruption la norme de sa culture d’affaires ?

 

Je m’empresse de préciser que je suis, comme tous ceux et toutes celles qui croient en la valeur de l’éducation, admiratif de ce qui se fait au Catt’s Pressoir. Alors, qu’on se le tienne pour dit, par-delà Catt’s Pressoir, c’est tout le dispositif de l’enseignement haïtien qui revendique l’excellence que je questionne. Et, puisque, dans son effectivité, la démocratie n’est pas une promotion du consensus pour protéger des zones de confort, il faut oser remettre en cause nos certitudes en projetant sur les murs fissurés de nos succès l’ombre de cette excellence pédagogique/académique que nous revendiquons. La vraie excellence est celle qui met l’intelligence à contribution pour affronter les incertitudes de son environnement afin d’extraire l’étincelle à projeter vers ceux qui agonisent dans l’obscurité. Alors, au risque de me faire lapider, j’aimerais qu’on me montre ceux qui dans ce pays, durant cet apprentissage tumultueux de la démocratie, entre 1987 et 2020, ont laissé transpirer  le courage qu’impose l’excellence de leur éducation reçue pour stabiliser leur pays. Nous avons assez entendu parler des bonnes écoles haïtiennes, nous avons assez vu les diplômes ou les expériences de réussites haïtiennes à l’étranger qui sont acclamées, brandies ou promues, mais n’est-il pas temps que cette excellence soit mise à contribution pour Haïti afin que nous et nos familles n’ayons plus besoin d’aller nous faire traiter de sales migrants ailleurs pour une réussite individuelle.

 

Le monde autour de nous est en train de changer. Il viendra un temps où les pays développés n’auront plus besoin de migrants venant des shitholes pour les sales boulots que refusent les blancs. L’Intelligence artificielle est en train de mettre au chômage l’humain. Une vraie école d’excellence, impliquée dans le développement du pays où elle siège, devrait anticiper ces changements futurs pour dispenser un enseignement plus contextuel par rapport aux problématiques de son milieu. Il faut former les gens, non plus pour devenir une main d’œuvre pour les marchés des pays développés, mais pour les défis de leur milieu, de leur environnement en osant réussir le judicieux dosage du global et du local si cher à la complexité.

 

Je porte ce plaidoyer parce que j’appartiens a cette génération sacrifiée qui a été la cobaye d’une expérience démocratique improbable. Je garde le souvenir d’avoir suivi des cours a la faculté des sciences où l’on m’apprenait a dimensionner les toits des constructions en bois pour qu’elles résistent au poids de la neige, alors que l’histoire de mon pays porte les stigmates douloureux de plusieurs tremblements de terre.  Hélas, mes « excellents » professeurs qui venaient de faire leur apprentissage dans les grandes écoles d’ingénieur de France récitaient brillamment ce qu’ils avaient appris chez les blancs en oubliant le contexte local sismique de leur environnement plombé par des failles. Et nous avons payé très cher ce pédantisme académique qui consiste a imiter ce que fait le blanc en oubliant nos propres problématiques comme impératif de contextualisation de nos enseignements, de nos apprentissages et de nos savoirs.

 

Tout cela pour dire que le savoir fait partie des technologies de l’intelligence. Comme tel, il n’est qu’un outil et n’a aucune valeur en soi. Ce sont les valeurs que possèdent ceux qui vont manipuler ce savoir qui lui donneront la marque de son excellence. Une école d’excellence en Haïti devrait coupler à son enseignement scientifique une dimension éthique pour apprendre aux gens à vivre humainement avec la claire conscience d’un choix de courage face aux enjeux de liberté, de responsabilité et de dignité. Les gens qui se mobilisent pour les réussites matérielles n’ont pas d’autres défis à relever que ceux de leur ventre et de leur bas-ventre, ceux qui sont préparés à magnifier la dignité humaine auront l’humain constamment au centre de leurs préoccupations. Et ainsi ils imprimeront à l’écosystème organisationnel de leur pays la marque de l’excellence qu’ils portent au fond d’eux.

 

Une réussite académique n’a de valeur que si elle peut magnifier à tout moment comment elle a mobilisé le savoir, comme technologie d’intelligence, pour faire de la vie un spectacle de solidarité, de responsabilité, de liberté et de dignité. Cher Claude Bernard Serant, hors de cette excellence humainement engageante, tout n’est qu’enfumage. Et de fait, si Haïti est un vaste étouffoir, c’est parce que ceux qui ont savoir et pouvoir ne sont au service que de leur petite personne. Quand ceux qui tiennent les projecteurs ne font qu’éclairer leurs ombres, la circulation sur une route obscure et glissante devient un carambolage majeur. L’excellence ne doit pas rester dans les écoles pour éclairer les contours des diplômes, elle doit porter la lumière vers ceux qui agonisent dans le noir.

 

Cher Claude Bernard Serant, vous devez savoir qu’au Danemark, toutes les écoles se font le devoir d’apprendre aux enfants, parallèlement à leur apprentissage scientifique, comment vivre solidairement , responsablement, librement et dignement afin d’être humainement heureux. C’est dès la tendre enfance la transmission d’une culture de responsabilité et de dignité imprégnée d’une empathie permanente qui est érigée en norme du bonheur. Et vous devez aussi savoir comment dans ce pays règne la confiance, la solidarité, la transparence et la prospérité. Pourtant il y a encore 13 siècles, ces peuples du nord n’étaient que des hordes de barbares sauvages qui s’égorgeaient en grande partie pour le plaisir de voir le sang gicler. Mais ils ont su puiser dans leur barbarie la force pour se transformer et transmettre à leurs générations les bases d’un enseignement aux antipodes de leurs défaillances collectives initiales. Ils ne se contentent pas d’enseigner la robotique, malgré leur contexte économique de prospérité en oubliant leur passé qui peut revenir les hanter a tout moment.  Voilà ce qu’on peut magnifier comme excellence pédagogique : extraire de son chaos une étincelle pour éclairer le passage dans l’obscurité. 

 

Votre perspicacité ne manquera pas de retenir, malgré le fond dissensuel de mon message, la lueur d’espérance qu’elle porte. Malgré l’obscurité, toute fatalité nous est interdite ; la transformation vers une vie digne est possible quand on met l’excellence, non plus au service de soi, mais de son environnement, de ses institutions et de son pays. Mais, cela n’est possible que si l’excellence pédagogique/académique est érigée sur les infrastructures éthiques qui magnifient la dignité humaine. 

 

Je précise que c’est simplement là l’opinion d’un citoyen indigné de la médiocrité humaine qui brille sur le front des gens qui revendiquent le savoir en Haïti.

 

En espérant profiter à nouveau de vos éclairages de lecture, je vous présente mes respectueuses salutations.

 

PS : Prière d’excuser les fautes, j’ai écrit rapidement car je suis depuis 5 jours sans électricité, ma batterie est à plat et mon internet vacille en me faisant craindre un arrêt à tout moment…alors soyez indulgent. Néanmoins, si la promesse électrique par les turbines turques se concrétise, je vous enverrai une tribune dans laquelle je prends le contrepied de la thèse admise de la déroute de l’intelligence en Haïti. Car, à bien regarder la soumission et la tranquillité des gens de savoir vis-à-vis des médiocres, il est clair qu’il n’y a jamais eu de déroute de l’intelligence, mais d’auto routage vers l’indigence. 

 

A bientôt..

 

 

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