Chers éditorialistes, analystes, influenceurs et journalistes,
Pour comprendre plus systémique le cycle de l'errance haïtienne sur ces 40 dernières années
J'ai lu avec patience et intérêt les multiples articles qui ont été avec clarté et éloquence établi le bilan des 40 ans de l'apprentissage démocratique haïtien. Malgré leur pertinence analytique et leur dimension factuelle, ils ont chacun une certaine incomplétude, car se contentant soit de constater le bilan de cette errance, soit de chercher les causes, mais sans jamais offrir les clés pour comprendre que l'errance démocratique haïtienne sur le segment historico temporel allant de 1986 à 2026, n'est qu'une boucle qui implémente, dans un autre contexte, la spirale de l'errance anthropologique sur laquelle évolue Haïti depuis l'indépendance.
Par cette incomplétude, tous ces articles, qui ont leur pertinence, n'ont pas su pourtant aller vers la pensée d'ouverture pour briser le cycle de cette errance. Et cette lacune s'institue pour Haïti comme une panne du futur, car elle conforte les acteurs dans leurs postures de confort et leur adaptation au cycle de l'errance. Ainsi tout le monde pointe du doigt la défaillance de l'État, mais personne n'a su faire ressortir qu'un défaillant est toujours le résultat d'une société sans cohérence, sans intelligence (n'est-elle du reste pas en déroute selon Roger Gaillard ?) et sans conscience que la finalité de son existence n'a de sens que par son enracinement sur son territoire. Car un État n'est. d'un point de vue juridique, qu'une entité formée par un territoire, une population et un leadership responsable qui exerce souverainement, par la prise du pouvoir, sa maitrise sur le territoire et son autorité bienveillante sur la population. S'il est manifeste que l'errance de ces 40 dernières années est l'expression de la défaillance d'un exercice responsable du pouvoir, il ne reste pas moins vrai que toute défaillance de l’État n’est que le résultat d’une double déficience qui, dans le contexte haïtien, se manifeste, en amont, par la résiliation des devoirs des groupes dominants envers la population, dans leur rôle de leadership national, et, en aval, par l’abandon des responsabilités individuelles et collectives envers le territoire. Rares en effet sont les Haïtiens qui savent que la performance de l’État suppose qu’à tout moment de l’évolution d’une population, celle-ci doit s’impliquer responsablement et s’engager authentiquement de manière à pouvoir se doter d’un leadership compétent et visionnaire pour gouverner souverainement et intelligemment les ressources contextuelles et les biens communs du territoire.
Dans cette optique la défaillance de l’État porte l’empreinte de la rupture des liens d'une population avec son territoire, ses institutions politiques et sociales. Ignorant ce lien entre population, territoire et leadership responsable, une grande majorité d'Haïtiens se retrouve incapable de questionner ses interactions avec son environnement pour assumer sa part de responsabilité dans l'errance de ces 40 dernières années et dans le chaos sécuritaire actuel. Conséquemment, cette majorité continue de voir le pouvoir politique (expression du leadership national), à travers les autorités gouvernementales, comme l’unique responsable de ce désastre sécuritaire. Elle ne comprend donc pas l’urgence et ne s’intéresse pas à l’effort de repenser ses rapports avec son écosystème pour briser le cycle qui entretient l'errance anthropologique globale et la boucle actuelle de la gangstérisation et de la désintégration de sa société. Or il est admis que très souvent un changement de soi est toujours plus nécessaire qu’un changement de situation (Théodore Monod), car le vrai changement est une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur (Jacques Salomé).
En cela ces analyses de 2026, pour factuelles qu'elles soient, reproduisent les mêmes erreurs des analyses de 1986. Leurs auteurs se focalisent sur les causes, situées dans le passé, en oubliant la grande leçon des systèmes complexes : les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets, quand les contextes changent. Dans de tels systèmes, ce qui importe ce n'est pas seulement l'identification des causes, mais c'est leur enchevêtrement avec les effets et leur potentiel à se structurer en un cycle durable qui fait surgir, selon le contexte, de nouvelles boucles problématiques, sans offrir de solutions pour les défaillances passées.
Voilé pourquoi munis de notre outil TIPÉDANT nous avons cherché à modéliser le cycle global de l'errance haïtienne et les boucles qui assurent son renouvellement comme une spirale mortifère. Comme depuis 20 ans je ne cesse de le répéter, c'est l'incapacité des réseaux de savoir haïtien à appréhender les problématiques à travers un repère systémique (épistémique et éthique) par l'intégration de la modélisation dans les processus décisionnels et stratégiques qui rend invisibles les brèches et les les lignes de fuite pour sortir de cette spirale d'errance anthropologique.
Voici une modélisation du cycle de défaillance et d'impuissance qu'exécute le collectif haïtien.
L'errance des stratégies de politiques publiques qui cherchent à résorber ce cycle est que les concepteurs et les décideurs se focalisent soit sur les causes situées dans le passé, soit sur les effets du présent, sans comprendre que causes et effets se structurent et deviennent des boucles qui bloquent le futur. L'intelligence de la complexité aide à comprendre que dans une dynamique de boucles, causes et effets se chevauchent et s'influencent de manière à créer un automatisme qui échappe au contrôle des intentions des acteurs et se régule davantage par le confort qui dicte les postures d'adaptation à la défaillance. Et c'est là que la modélisation prend son sens, puisqu'elle offre la perspective pour trouver, non pas la cause du problème, mais l'attracteur qui assure que le cycle perdure et que l'on revient toujours sur le problème. Rechercher uniquement la cause d'un problème dans une dynamique complexe de boucles et de rétroactions pour agir, c'est comme vouloir piloter un véhicule électronique sans volant et sans tableau de bord. Comme on le voit sur notre modélisation, c'est la boucle de confort qui maintient l'adaptation et rend possible la résurgence du cycle. C'est donc en trouvant comment éloigner le collectif haïtien de l'attracteur qui le conforte dans ses actions irresponsables que l'on peut lui donner les clés pour sortir de sa défaillance et de son impuissance.
Voilà ce que les docto-ratés, qui sont au sommet des institutions publiques haïtiennes, ne peuvent pas et ne veulent pas comprendre. Ils préfèrent s'accrocher à leur routine invariante, en répétant les solutions universelles connues d'avance de la bonne gouvernance, Ils n'ont pas les compétences systémiques (épistémiques et éthiques) pour remettre en question ces solutions basées sur des modèles voyageurs qui méconnaissent les liens entre le contexte culturel et le contexte problématique. Or l'intelligence de la systémique nous apprend que dans une dynamique complexe de boucles et de cycles, c'est sur le mécanisme qui assure le renouvellement du cycle problématique, et non la cause ou les effets qu'il faut agir.
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