Malheureusement, il n’y avait pas, dans cette nouvelle nation de 1804, ce genre de patriotisme pour mettre la langue créole en règle. La vérité historique n’avait pas été protégée sur tout le territoire. L’information ne fut pas diffusée à tous les niveaux de la société haïtienne. La Commune n’avait pas eu le privilège d’instaurer l’éducation scolaire de ses membres. Les lois ne furent pas affichées pour éviter les malversations de la classe politique. Les prix des produits pour un contrôle nécessaire du marché local et des denrées d’exportation ne furent pas communiqués aux planteurs. Les sentiers ne furent pas élargis pour un meilleur transport des marchandises et du bétail. Ce genre de patriotisme n’existait pas non plus pour rendre la langue française accessible à tous les citoyens du pays quelle que fut son origine sociale pour éviter l’accumulation dangereuse des discours démagogiques. L’élite, ces lettrés au pouvoir, avait préféré, dans son pédantisme enfantin beaucoup plus fictif que sérieux, fausser les esprits. Toutes les fantaisies furent autorisées pour corrompre la réalité avec des mots savants (en français) mais creux pour la majorité de la population.
Ce désir de posséder une patrie souveraine et unie dans une langue commune, pour que la voix de tous les Haïtiens s’accorde et se conserve pour le futur, n’existait pas. S’il avait existé, ceux qui avaient le monopole de l’instruction l’auraient boudé certes, mais il leur aurait été difficile de le condamner et le tuer. Les nouveaux dirigeants n’avaient pas la nécessité d’une langue écrite, lue et comprise par tous les Haïtiens. Ils n’avaient pas le besoin de laisser l’information se répandre clairement et sans cachoteries sur toute la partie Ouest de l’île. Ils n’avaient pas le besoin d’immortaliser à coeur ouvert la mémoire des hauts faits de l’histoire: c’est à dire la lutte de ces êtres humains, enchaînés sans leur consentement, contre les crimes commis par les Européens chrétiens, contre l’humanité: la traite et l’esclavage…
Dans: À Propos de l’Identité des Citoyens paru en février 2000. Arnold C. Talleyrand
Commenter cet article