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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


L’'écriture débridée de Kettly Mars par Louis-Philippe Dalembert

Publié par Elsie HAAS sur 30 Décembre 2006, 22:09pm

Catégories : #Archives 2



Kettly Mars ( Photo courtoisie)

Avec L’Heure hybride, sa première publication en France, Kettly Mars n’est pas à son coup d’essai. Née à Port-au-Prince en 1958, elle a derrière elle deux recueils de poèmes, autant de nouvelles et un roman, Kasalé, paru en Haïti en 2003. Un rythme soutenu, pour quelqu’un qui a publié son premier livre en 1997. Une maîtrise de l’écriture aussi, qui laisse croire volontiers que l’auteure a fait ses gammes avant de se présenter au public. Roman tout en nuances, roman de la sensualité et de l’introspection, L’Heure hybride a en plus le mérite de jeter un regard lucide sur la société haïtienne.
Rico, personnage central et narrateur du récit rapporté à la première personne, est beau gosse et le sait. Grandi dans les jupes d’une mère qui faisait commerce de ses charmes, il devient gigolo à la disparition de celle-ci. À la fois par facilité, par goût de la luxure… et pour rester fidèle à la défunte. « Je t’aime à la folie, Irène, s’écrie-t-il. […] Qu’il n’y ait plus sur terre que ma mère et moi, à jamais. » Une figure maternelle envahissante, qui l’entraîne vers une sexualité de plus en plus ambiguë, hybride. Le tout sur fond de nostalgie de la fin des années soixante-dix, où la vie nocturne était intense à Port-au-Prince. Kettly Mars signe là un beau roman, chez un éditeur, Vents d’ailleurs, dont le dynamisme n’est plus à prouver.

- Avec ce roman, vous abordez une problématique rare dans la littérature haïtienne : un homme qui fait métier de gigolo. Comment vous en est venue l’idée ?
Mon regard d’adulte m’a permis de reconnaître des situations et des êtres que je ne pouvais identifier plus jeune. Je ne sais pas si des gigolos ont déjà été mis en situation dans des romans haïtiens (Avec Vers le sud, Laferrière a récemment fait vivre ces jeunes qui à une époque satisfaisaient les fantasmes de certaines touristes désœuvrées, mais c’est une autre histoire), cependant ils sont nombreux ceux qui, sous une forme ou une autre, pratiquent ce métier en Haïti. Ils se retrouvent dans nos différentes classes sociales. Ce n’est pas souvent une occupation assumée mais une manière de survivre.

- Pourquoi avoir fait de Rico un gigolo à la sexualité ambiguë ? Son hétérosexualité ne suffisait-elle pas à en faire une figure romanesque complète ?
Qui peut décider quand une figure romanesque est complète ou pas ? Sûrement pas l’écrivain qui en créant son personnage jour après jour, touche après touche, ne sait pas bien encore à quoi il ressemblera, n’étant pas, au cours de ce travail, conscient de tout ce qui, de lui-même et des autres, le traverse pour donner chair et âme à sa créature. En Haïti, l’homosexualité et la bisexualité se précisent de plus en plus comme des phénomènes de société importants, même si le poids des tabous contraint encore hommes et femmes à évoluer dans une relative discrétion. Ce phénomène m’interpelle, surtout quand tout près de nous, en Amérique du Nord, nous recevons les images agressives d’une homosexualité et d’une bisexualité assumées, revendiquées et même légalisées.

- Cela vous a-t-il été difficile, en tant que femme, de vous mettre dans la peau d’un tel personnage masculin ?
Le plus difficile a été de commencer. Le reste est venu tout seul, sans trop de difficultés. Ce fut pour moi un défi personnel intéressant à relever, et qui le serait quelle que soit la particularité de ce personnage masculin.

- Comment cet aspect de la personnalité du personnage a-t-il été reçu en Haïti ? 
Les commentaires que j’ai reçus sur ce roman sont plutôt verbaux et en majorité favorables. Les lecteurs ont apprécié l’audace et la vérité du sujet, et le fait qu’une femme ait osé l’aborder. Certains m’ont cependant avoué que, tout en appréciant la qualité poétique de l’écriture, ils ont été “dérangés”, sinon par le caractère principal mais par le roman lui-même. Il y a eu cependant un article d’un collègue écrivain qui s’est dit “épouvanté qu’une femme aussi aimable et d’apparence aussi saine et aussi pure, a pu, sans un affreux dégoût, se glisser dans la peau d’un tel personnage…” Sans commentaires.

- Pourquoi avoir situé le récit dans un Port-au-Prince d’il y a un quart de siècle ? Parce qu’il n’y a plus de vie nocturne dans la capitale, par nostalgie de l’adolescence ?
Un peu des deux… peut-être. Parce qu’aussi je peux maintenant mieux comprendre ce temps où il y avait encore une relative douceur de vivre ici, où le vernis couvrant nos hideurs n’avait pas encore craqué. Un temps de gestation du malheur. Ce temps que certains se prennent aujourd’hui à regretter. Le mettre en perspective me permet d’évaluer le chemin parcouru.

- Votre personnage se situe toujours dans un entre-deux : deux classes sociales, deux couleurs de peau, sexualité double… Est-ce pour légitimer un regard critique sur l’ensemble de la société haïtienne ?
Oui. La majorité des Haïtiens se trouve au pays, mais son rêve est ailleurs. Comment aimer notre terre, nous aimer nous-mêmes quand nos rêves s’évadent de nos nuits et de nos frontières ? Nous avons désappris à être ce que nous sommes. Nous avons appris à détester ce que nous sommes. D’où le dédoublement, la schizophrénie même, vécus à l’échelle collective.

- Rico grandit dans une famille monoparentale. Pour ne pas avoir à partager sa mère avec un autre homme ? Pour souligner le rôle de la femme dans la société haïtienne ?
Ni l’un, ni l’autre. Rico s’accommode de l’absence du père, il ne la choisit pas. Le fameux rôle de la femme poto-mitan de la société haïtienne doit être aussi pris avec mesure. L’univers familial de Rico expliquerait plutôt, à mon sens, l’orientation de sa vie d’adulte. Il n’a pas grandi dans un foyer renforcé par le modèle paternel ; de plus, sa mère, entravée dans ses complexes de couleur et de classe, n’a su lui inculquer que des valeurs et des qualités superficielles pour affronter la vie. Un travers classique de notre société qui fait que souvent certaines personnes dans le besoin crachent sur des opportunités qu’elles jugent indignes d’elles et préfèrent mener une vie basée sur l’apparence, le faire-semblant. La politique, dans tout ce que ce concept peut contenir de péjoratif et d’improductif, est aussi un domaine où l’on retrouve un grand nombre de ces personnes.

- Votre personnage a la dent assez dure contre la surenchère du créole, « une nouvelle façon d’être haïtien », dans le milieu intellectuel. Comment voyez-vous l’évolution de la situation linguistique d’Haïti ?
Je la vois d’un bon œil. Même si le chemin à parcourir est encore long jusqu’à l’acceptation du créole, notre langue naturelle, comme langue légitime, vecteur puissant d’expression et instrument de facilitation pour l’apprentissage du français. Le mot clé est pour moi cohabitation.

- En tant que citoyenne, qu’attendez-vous de l’élection de René Préval à la présidence d’Haïti et du nouveau gouvernement ?
J’attends de cette équipe, à court et moyen terme, la paix, la justice pour tous, la vraie lutte contre la corruption, la sécurité des vies et des biens, la baisse du coût de la vie, la santé pour tous, l’électricité (au moins 12 h par jour), l’eau potable, des logements sociaux, le reboisement, la relance de l’agriculture, du travail pour tous, l’éducation pour tous les enfants, l’égalité des chances de travail pour les deux sexes, la construction de routes à travers le pays, la décentralisation, la relance du tourisme… Pas réaliste, direz-vous ? Je suis tout à fait d’accord.
J’attends plutôt cette équipe qui saura faire comprendre à chaque Haïtien que de lui dépend la destinée d’Haïti, qui pourra les rassembler par communautés d’intérêts, les écouter, les motiver, les encadrer et surtout les responsabiliser. Sans démagogie. Si l’Haïtien est tenu en dehors des efforts de développement, il bloquera ce développement, par ignorance, par réaction. Aucun développement n’est possible en Haïti sans l’implication de l’Haïtien.

Propos recueillis par Louis-Philippe Dalembert
 
Kettly Mars, L’Heure hybride, roman, Vents d’ailleurs, 16 €

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