J'ai repéré dans le langage courant quelques manifestations de cet héritage .
Congo : mot utilisé fréquemment pour qualifier quelqu’un de con.
Or, les ressortissants de l’ethnie Congo ont été les plus farouches opposants au système esclavagiste, notamment à Saint-Domingue.
Cependant, le colon suivant l’antienne « diviser pour régner » les a fait passer pour des imbéciles infréquentables.
Ce qui demeure encore aujourd ‘hui dans le langage courant. Et même dans le vodu haïtien où les lwa Kongo sont perçus comme vulgaires, limite idiots.
Bossal :mot utilisé fréquemment pour qualifier quelqu’un de primitif.
Or, les "bossals" étaient les esclaves non nés dans la colonie.
Cependant, le colon les a fait passer par contraste avec ceux qui avaient expérimenté
depuis le ventre de leurs mères la haute civilisation esclavagiste, comme des sauvages
parce que nés en Afrique.
Ce qui demeure encore aujourd’hui dans le langage commun en Haïti.
Habitant : mot utilisé pour qualifier quelqu’un d’inférieur.
Or, les habitants, descendants des esclaves qui travaillaient sur l’habitation du colon, sont ceux qui par leur travail ont contribué à payer la dette de l’indépendance et ont permis à ce pays de survivre dans un environnement hostile.
Cependant, le colon qui a exploité les paysans, les a placé dans la catégorie des infra-humains.
Aujourd’hui encore le mot habitant est utilisé comme une insulte.
Marron : mot utilisé pour caractériser quelqu’un de fuyant, non fiable et irresponsable.
Cependant, le colon pour lequel le marronage représentait un danger et un manque à gagner, a imposé le mot de marron comme celui de Congo, comme un terme méprisant et négatif.
Or, les "Marrons", que ce soit à Saint Domingue, au Brésil , à la Jamaïque, en Colombie ou au Surinam ont développé une culture de l’autonomie, basée sur la confiance, l’ordre et l’intelligence.
Aujourd’hui encore, les lettrés utilisent ce terme de marron , voir l’Etat marron de Leslie Péan, comme équivalent de faux, irresponsable et anarchique. Ce qui est proprement scandaleux et un déni de l'histoire vécue de ces hommes et femmes courageux qui ont utilisé des trésors d'intelligence, d'organisation et de discipline pour survivre dans un rapport de force qui leur était négatif.
Mulâtre : mot associé fréquemment à une supposée supériorité par rapport au Noir.
Bien que le colon ait fait peu de cas de ses enfants illégitimes et n’hésitait pas à les vendre (voir le cas des frères et sœurs inconnus du général Dumas), pour des raisons tenant à sa survie, il a octroyé au Mulâtre la possibilité d’avoir des esclaves Noirs, parfois ses propres frères et sœurs issus d’un autre lit.
L’équation Mulâtre = supérieur au Noir demeure aujourd’hui encore dans la société haïtienne.
On pourrait décliner ici toutes les nuances de couleur de peau dont Moreau de Saint Méry a fait l’inventaire qui aujourd’hui encore, 206 ans après l’Indépendance, sont valorisées en fonction de leur proximité avec le Blanc.
Perle des Antilles : utilisé fréquemment par les Haïtiens lettrés comme référence à un âge d’or.
Cependant, perle des Antilles correspond à l’époque esclavagiste et n’était perle des Antilles qu’en comparaison des autres colonies qui produisaient moins de richesses et maltraitaient moins leurs nègres.
Aujourd’hui encore, dès que le chœur des plaignants imbéciles se met en marche, c’est pour se lamenter de ce qu’est devenu la perle des Antilles en comparant la richesse de la colonie de Saint Domingue donc, avec Haïti après son indépendance.
Marchand Dessalines : mot utilisé pour désigner la ville de Dessalines, l’un des fondateurs du pays.
Marchand est le nom du colon qui possédait les terres de la zone avant l’indépendance.
Aujourd’hui, 206 ans après l’indépendance, bien que la mairie de la ville porte sur son fronton, Mairie de Dessalines, les Haïtiens continuent, comme si de rien n’était, à accoler le nom d’un colon à celui d’un des fondateurs du pays.
Et , par ailleurs, ils ne sont absolument pas conscients de l'acte révolutionnaire d'avoir fait le choix de dénommer ce pays, Haïti, (terre montagneuse) du nom que lui donnait ses premiers habitants génocidés.
Pourquoi ne comprennent-ils pas celà ?
Parce que leurs maîtres d'école l'ont passé sous silence.
Pas question pour les enseignants de relever la reconnaissance des fondateurs de la nation haïtienne envers les autochtones de l'île.
Dés le départ ce choix de nom, quand on fait la comparaison avec ne serait-ce que la RD (République Dominicaine), montrait l'ambition humaniste et anti-coloniale des pères de la nation.
L'affaire était mal partie.
Il s’agit là de quelques exemples qui me sont venus à l'esprit.
Un spécialiste, ethnologue, anthropologue, sociologue, linguiste, serait à même d’en faire une étude plus fouillée.
Pour la fin, une petite anecdote.
Un ami de 70 ans (l’âge est important pour l'illustration) auquel je demandais pourquoi les Haïtiens n’utilisaient pas de majuscule pour se désigner : les Haïtiens
alors qu’ils écrivent les Français avec une majuscule
m‘a fait cette réponse :
« Parce qu’à l’école on ne parlait pas des Haïtiens. »
Et quelle était l’institution dans laquelle il a fait ses classes ?
Les Frères de l’Instruction chrétienne.
Ca aurait pu être Saint Louis de Gonzagues ou le lycée Pétion, l'idéologie étant la même.
Dunque, on ne saurait s’étonner du fait que, en 2004,
des élites haïtiennes incapables de s’octroyer une majuscule quand elles
se désignent, boycottent la commémoration du bicentenaire de l’indépendance de leur pays .
Pourrait-t-on attendre quelque chose d'autre des esprits formatés à "l'école du monde à l'envers" ?
Il y a de la logique dans leur folie, n'est-ce pas ?
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