Le terrible drame du 16 janvier, sur la route de Delmas, vient nous rappeler encore une fois, que l'insécurité ne se résume pas à la violence criminelle. Aucun de ceux qui ont perdu des êtres chers, victimes à tout le moins d'homicides par imprudence, voire négligence criminelle, ne se consolera du fait que ses parents ne soient point tombés sous des balles assassines. De même les dizaines d'estropiés, lâchés sans recours ou soutien dans une société sans cœur.
Nous profitons de cette pénible occasion pour publier un extrait du rapport de la Commission Présidentielle pour le Renforcement de la Sécurité, avec l'espoir que les décideurs, aiguillonnés par une opinion publique mieux éclairée, prendront progressivement les mesures qui s'imposent.
L'insécurité des transports
Les voies et moyens de transport ont toujours joué un rôle capital dans la vie de toutes les populations et dans la vie économique de toutes les nations. C'est évidemment le cas pour notre pays. Nos voies et moyens de transport, restent néanmoins sous ou mal utilisés, mais surtout la sécurité du transport laisse beaucoup à désirer. Les routes terrestres représentent la principale voie pour le transport des passagers et des marchandises, car la mer qui devrait être notre autoroute naturelle reste sous-exploitée et l'avion est hors de prix pour la majorité des Haïtiens Nous avons depuis longtemps perdu nos chemins de fer à cause d’un manque de vision de nos dirigeants. Ils sont de nouveau à l’ordre du jour actuellement, dans de nombreux pays du monde.
Le transport routier
Les routes haïtiennes, ainsi que le comportement des automobilistes et autres usagers qui les empruntent, font chaque année, chaque jour, de nombreuses victimes.
En Inde et en Afrique sub-Saharienne, seul le SIDA tue plus parmi les jeunes de 15 à 44 ans. Dans le cas des enfants, les accidents de la route dépassent le SIDA. En outre, l'OMS estime que la mortalité par accident de la route est sous-évalué, par un facteur de 10 à12.
La mort par accident de transport est une épidémie et comme toute épidémie, elle pourrait être stoppée ou contrée si elle est identifiée comme telle par les gouvernements et que ceux-ci manifestent la volonté politique indispensable à mobiliser les ressources économiques et humaines indispensables à y faire face.
L'éducation représente un autre défi. Non seulement la majorité des chauffeurs sont ignorants des principes de base de la conduite automobile et des règlements de la circulation, mais les piétons font également preuve de la même ignorance et d'une imprudence souvent effarante. Ils ne traversent pas aux intersections, sont indifférents à la distance de stoppage d'un poids lourd lancé à toute vitesse et sont totalement surpris des conséquences de leur comportement. Pire encore, les rares consignes qui leur sont transmises par les médias, sont parfois proprement suicidaires, comme celle qui leur recommande de traverser quand le feu est au rouge.
L'utilisation des motos a littéralement explosé au cours des dernières années, pour l'usage individuel mais également comme moyen de transport commercial et public (motos-taxis). Ces engins sont d'évidence et du point de vue de la loi, des véhicules auto-mobiles. Pourtant, ni leurs conducteurs, ni leurs passagers, ni l'État et les agents payés pour en faire respecter les prescrits, ne semblent en tenir compte. Les motos roulent systématiquement à contre sens, se jouent des feux et autres signalisations routières, ainsi que des règles de prudence les plus élémentaires. Le spectacle motos embarquant jusqu'à 6 passagers, dont 3 ou 4 enfants, sans qu'aucun d'eux soit protégé par un casque, fait partie du quotidien. Or, il a été prouvé hors de tout doute que les traumatismes les plus sérieux et les décès, lors d'accidents de motos, sont causés par le choc du crâne des accidentés contre la chaussée.
En 1972, la route a causé 16000 morts en France soit plus que l'ensemble des pertes françaises pendant toute la guerre d'Algérie. Aujourd'hui, le nombre victimes des accidents de la route a été ramené à 4000, malgré le fait que le nombre de conducteurs et de kilomètres parcourus ait considérablement augmenté.
On nous dira que la France est un pays riche, membre du G-8, mais le Rwanda, pays statistiquement plus pauvre qu'Haïti et sortant d'une guerre civile et d'un génocide, a pu réduire sa mortalité par accidents routiers de plus de 30%, en une décennie. Le régime de Kigali a simplement imposé une réduction de 20 km|hr de la vitesse maximale et le port obligatoire du casque par les motocyclistes et leurs passagers. Le Rwanda a également sévi avec rigueur, non seulement contre ceux qui violaient ces nouveaux règlements mais également contre les policiers qui monnayaient leur indulgence face à ces violations. Ainsi, plus de 100 policiers ont été révoqués pour de tels actes de corruption.
C'est bien la preuve que les décès causés par les accidents de la route, contrairement à la mort naturelle, ne procèdent pas d'une fatalité, pas plus que les maladies diarrhéiques et la malnutrition qui tuent chaque année des milliers de bébés et d'enfants haïtiens. La grande majorité des traumatismes et décès résultant d'accidents de la route, sont le produit d'une série de facteurs qui sont modifiables.
Quand un poids lourd, chargé de passagers entassés pire que du bétail, de milliers de gallons d'eau ou de tonnes de sable, piloté par un chauffeur non qualifié, doté de pneus usés jusqu'à la corde et de freins défectueux, dévale la route de Laboule, le Morne-à-Cabrits ou Tapion et provoque des dizaines de fatalités, peut-on parler d'accident ? Qu'en est-il des notions d' ”homicide par négligence, imprudence ou irresponsabilité de l'État” ? Pour de nombreux chauffeurs haïtiens, l'assurance-véhicule obligatoire est assimilé à un véritable permis de tuer.
L'OMS estime qu'en Afrique, le nombre réel d'accidents de la route et de leurs victimes est jusqu'à 12 fois plus élevé que les statistiques officielles ne l'indiquent. Ce facteur est peut-être moins important en Haïti, mais il est évident que les victimes des accidents de la route sont sous-comptabilisées. Les statistiques existantes dans ce domaine sont peu fiables, reflétant en cela la faiblesse générale de l'État haïtien. Cependant en recoupant les données recueillies par le MSPP, celles de l'OAVCT et d'organisations non-gouvernementales comme Justice & Paix et Médecins sans Frontières, il apparaît que les accidents de la route sont cause de décès et de traumatismes souvent aussi fréquents que ceux provoqués par les agressions criminelles.
Pour l'ONU, les accidents de la route constituent une “crise de santé publique” comparable au VIH-SIDA, à la malaria et à la tuberculose. De fait, ce problème doit être traité comme toute épidémie et son avancée peut être contrée par des initiatives audacieuses, des investissements judicieux et de vigoureuses campagnes éducatives.
La levée des restrictions sur l'importation de véhicules usagés après 1986 a entraîné une véritable explosion du parc automobile national. Cette revendication a été une des premières présentées par des secteurs importants de la population au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier. Face aux coûts élevés des véhicules, à des importateurs organisés en oligopole, pratiquant des marges bénéficiaires importantes et offrant des services après-vente déficients, cette revendication était certes justifiée. Elle a été cependant très mal gérée par les régimes qui se sont succédés depuis février 1986, qui ont choisi de la traiter par un laisser-faire démagogique. L'importation massive de ces véhicules usagés a eu plusieurs conséquences pernicieuses. Tout d'abord, ces engins importés presque exclusivement des États-Unis et consommant principalement de la gazoline, ont significativement augmenté la facture énergétique nationale. Mais surtout, des milliers de véhicules de piètre qualité, inadaptés au transport en commun ont été lâchés sur un réseau routier sérieusement défaillant et souvent dangereux. Ces véhicules sont dans la plupart des cas, pilotés par des chauffeurs, dont un État sous pressions a négligé d'assurer et de vérifier la formation. A la vérité, nombre des agents préposés à faire observer les règlements de la circulation semblent les ignorer ou choisissent de laisser-faire.
Le service d'inspection des véhicules a pratiquement cessé d'exister. Il est vrai que depuis des décennies, ce service n'inspectait rien du tout et était devenu une simple tracasserie et la source d'un juteux trafic de fiches. Il devrait cependant être remis sur pied, sur de nouvelles bases et se pencher en priorité sur les poids lourds et les véhicules de transport public de masse. De même, les stations de pesage sur les grands axes routiers devraient être réactivées, la surcharge des véhicules de transport est une cause majeure des accidents et des dommages à un réseau routier déjà faible.
Le tracé des nouvelles routes en projet devrait être conçu pour minimiser les dangers d'accidents et des dispositifs de réduction de vitesse bien construits et signalés devraient être intégrés à ces voies, en particulier à l'approche des marchés publics. Dans ce domaine, la Commission recommande d'adopter le modèle de la route Cap-Ouanaminthe, remarquable par la qualité de sa signalisation et surtout ses dos d'âne techniquement bien conçus, standardisés, logiquement espacés et clairement signalés. Faute d'incorporer ces dispositifs de réduction de vitesse dans les nouvelles routes nationales, on assistera à une augmentation du nombre et de la gravité des accidents et comme elles ont pris l'habitude de le faire les populations riveraines improviseront leurs propres dispositifs, causes d'accidents et de dégradation de la chaussée.
La Commission recommande la création d'une force chargée de faire respecter les règles sécuritaires sur les grands axes routiers. Ses membres devraient également être entraînés à prodiguer les soins d'urgence aux victimes et être capables de les évacuer vers les centres de santé les plus proches.
La prise en charge de la sécurité routière par l'État haïtien est d'autant plus importante que notre société est mal équipée pour la réhabilitation des traumatisés et la réinsertion des handicapés. Par delà les décès, des familles entières sont précipitées dans la misère quand une mère ou un père devient incapable de travailler.
Le transport maritime
Haïti étant une île, la mer représente pour elle une “autoroute” naturelle, permettant le transport à faible coût des passagers, mais surtout celui des denrées alimentaires et autres marchandises. L'exploitation systématique de la voie maritime peut diminuer la dépendance sur le transport terrestre, diminuer également les coûts du transport, les besoins en réseaux routiers ainsi que la facture énergétique nationale.
Cependant, le transport maritime mal géré est également la source des tragédies les plus graves. On se rappelle encore le naufrage du “Neptune” et de “Fierté Gonavienne” avec leur bilan de plusieurs centaines de noyés. Là encore la surcharge des navires, leur piètre qualité et la faible compétence de leur équipage et de leur capitaine sont en cause. Les institutions d'État préposées à la gestion du trafic maritime, SEMANHA et Gardes-Côtes, peinent à faire observer les lois et règlements en la matière et leur capacité à secourir les victimes de naufrages est sévèrement limitée. Le renforcement de cette capacité est donc une priorité pour une utilisation sécuritaire de cette “autoroute” qui exige si peu d'investissement et d'entretien.
Par ailleurs, les campagnes d'éducation lancées par le SEMANHA doivent être saluées, mais elles devraient augmenter nettement en intensité.
Finalement, l'État devrait considérer un investissement massif en ressources humaines et matérielles pour stimuler le transport maritime. Il faudra former des marins professionnels, bien imbus des exigences particulières à ce mode de transport. En outre, de même que l'État haïtien a fait au cours des dernières années l'acquisition d'autobus pour le transport public terrestre, il devrait le faire dans des “autobus de la mer” correctement équipés et pilotés par des opérateurs qualifiés. Ce serait non pas une dépense mais un investissement qui serait rentabilisé à terme par les frais de transport payés par les utilisateurs, les économies d'énergie et la réduction du nombre et de la gravité des drames de la mer.
Le transport aérien
La Commission s'est peu penchée sur le transport aérien, bien qu'elle aie considéré l'engagement d'un consultant en la matière, projet qui n'a pu se concrétiser mais qui devrait être repris par ceux qui poursuivront son travail. Sous cette rubrique doivent être pris en compte aussi bien la fiabilité des aéronefs, la qualification des pilotes, le nombre et la qualité des pistes ainsi que leur sécurisation pour éviter leur utilisation par des trafiquants. Bien que le transport aérien soit encore embryonnaire, il se développe de plus en plus et sera encore dopé par une éventuelle relance du tourisme. Notre pays est singulièrement démuni en techniciens dans ce domaine et reste trop dépendant d'une main-d'oeuvre qualifiée d'origine étrangère. La formation de pilotes et de mécaniciens indispensables tant pour notre aviation civile que pour la Force Publique est une priorité. Dans un premier temps, peut-être faudra-t-il dépêcher de jeunes Haïtiens à l'étranger pour leur formation, mais il devrait être rapidement possible de créer des centres de formation en Haïti même, en faisant appel à des instructeurs qualifiés disponibles sur place ou rapatriés de notre diaspora.
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