Qu’est-ce que le créole haïtien ? Par Hugues St. Fort
Ces quatre ou cinq chroniques que je commence aujourd’hui dans le cadre de la longue série initiée vers le milieu du mois de juin et intitulée « Ce que tout le monde (et spécialement les locuteurs haïtiens) devrait savoir au sujet des langues créoles et du créole haïtien » seront consacrées à la langue créole haïtienne (kreyòl). Elles prolongent naturellement les réflexions et mises au point que j’ai émises sur les langues créoles en général, le créole haïtien étant l’un des créoles français qui existent dans le monde. Je suis de langue maternelle kreyòl et, de ce point de vue, je pense que j’ai une entrée particulière sur cette langue par suite de mes intuitions de locuteur natif. Cela ne veut pas dire que les locuteurs non natifs ne sont pas aptes à analyser et à réfléchir sur le kreyòl, surtout s’ils possèdent une excellente formation en linguistique, la science du langage et des langues. Ces quatre ou cinq chroniques qui vont suivre n’ont pas la prétention de constituer ni une grammaire ni une histoire du kreyòl. Je les ai écrites comme une très brève présentation phonologique, lexicale, morphosyntaxique, sociolinguistique et littéraire du kreyòl.
Le kreyòl est la langue maternelle des 8-9 millions d’Haïtiens qui sont nés et élevés en Haïti. Cela veut dire que pour ces gens la faculté de langage qu’ils ont reçue à la naissance – comme tous les êtres humains « normaux » – s’est activée au contact de leur environnement linguistique pour produire la langue, le kreyòl, dans laquelle ils ont acquis leur compétence (au sens chomskyen) linguistique. Depuis la Constitution de 1987, le kreyòl coexiste avec le français en tant que langue officielle de la république d’Haïti. Mais, tandis que tous les locuteurs haïtiens nés et élevés en Haïti parlent couramment kreyòl, seule une petite minorité de ces locuteurs est capable de s’exprimer en français dans n’importe quelle situation. (à mon avis, pas plus de 5%). Haïti n’est ni un pays bilingue ni une société diglossique, même s’il existe des locuteurs diglossiques en Haïti. C’est une société naturellement créolophone qui comporte de petites poches francophones réparties dans certaines grandes villes comme Port-au-Prince, la capitale, Cap-Haïtien, Jacmel, Jérémie, les Cayes, St. Marc, Port-de-Paix.
Le kreyòl a pris naissance vraisemblablement entre le 17ème et le 18ème siècle à St.Domingue par suite des contacts entre diverses variétés populaires et dialectales du français non standardisé de l’époque et certaines langues africaines de la famille du Niger-Congo parlées par les Africains amenés de force à St. Domingue pour y travailler en tant qu’esclaves dans des plantations. (DeGraff, 2007, Lefebvre, 1998, Chaudenson, 1995). Malgré son statut aujourd’hui de langue co-officielle avec le français, ses avancées remarquables dans la société haïtienne et le grand nombre d’études scientifiques dont il a fait l’objet, certains locuteurs natifs continuent à le dévaloriser et à le minorer. Ma très brève présentation du kreyòl se fera aux niveaux phonologique, morphosyntaxique, lexical, sociolinguistique et littéraire.
1. Niveau phonologique.
L’aspect le plus évident qui se manifeste à nous quand nous entendons parler une langue est la succession des sons de la chaîne parlée. Quand nous ne comprenons pas cette langue, nous n’arrivons pas à identifier ces sons. Il y a deux aspects dans ces sons : un aspect physique et un aspect fonctionnel. L’aspect physique relève du domaine de la phonétique (quels sont les organes vocaux dont on se sert pour émettre des sons…), l’aspect fonctionnel relève de la phonologie. Prenons un exemple. Voici deux phrases :
a. li rele Jak (il s’appelle Jacques)
b. li reve Jak (il a rêvé de Jacques)
Tout locuteur créolophone sait que la phrase (a) n’a pas le même sens que la phrase (b) parce que même si tous les autres phonèmes (sons) sont exactement pareils dans les deux phrases, il y en a deux qui sont tout à fait différents. Ce sont /l/ et /v/. Ils s’opposent dans ce contexte. On dit qu’ils ont une fonction distinctive. C’est l’objet de la phonologie.
Ce n’est pas le cas dans des phrases telles que :
a. mwen pa gen kiyè (je n’ai pas de cuiller)
b. mwen pa gen kuiyè (je n’ai pas de cuiller)
c. mwen pa gen kouyè (je n’ai pas de cuiller)
Malgré la variation évidente dans les mots : kiyè, kuiyè, et kouyè, ces trois mots ont absolument le même sens. Ce sont des variantes d’un même signifié et tout locuteur créolophone haïtien ne fera pas de distinction entre les trois. On retrouve de telles variantes dans vraisemblablement toutes les langues du monde. Par exemple, en anglais, on peut entendre un locuteur américain natif prononcer le mot « news » [nuz] ou [nyuz] selon la région géographique d’où il vient et sans que cela gêne la compréhension ; en français, le mot « billet » peut être prononcé [bij_] ou [bije] mais cela n’affectera pas la compréhension. Donc, la phonologie s’attache à expliquer les relations qui existent entre les différents phonèmes (sons) à l’intérieur d’une langue. Toute langue naturelle possède son propre système phonologique. Malgré sa forte dépendance lexicale par rapport au français, le kreyòl possède sa propre combinatoire phonologique. Le système vocalique du kreyòl comporte dix voyelles qui sont : i, e, en, è, a, an, ò, on, o, ou. Le système consonantique du kreyòl comporte deux semi-voyelles qui sont : y, et w et dix-sept consonnes : b, ch, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, r, s, t, v, z. La présence ou l’absence de certains sons du français par rapport au kreyòl est une source constante de malentendus dans la conscience linguistique de beaucoup de locuteurs haïtiens. Par exemple, l’absence en créole des fameuses voyelles antérieures arrondies du français : u, eu, eur est à la base d’un sérieux conflit entre les bilingues et les unilingues. Par exemple, beaucoup de locuteurs bilingues prennent un malin plaisir à se moquer des locuteurs unilingues qui ne peuvent pas produire des mots français tels que : Jésus, la rue, bleu, peur, et qui disent respectivement Jezi, lari, ble, pè. Ces locuteurs bilingues ne se rendent pas compte qu’il s’agit tout simplement de l’absence de ces voyelles antérieures arrondies du français dans le système phonologique du kreyòl. En fait, ce même phonème [y] (u) dans « rue » ou « mur » n’existe pas non plus en anglais.
Contactez Hugues Saint-Fort à :
Hugo274@aol.com
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