Je m'étais déjà posé la question d'une filiation entre Jacques Roumain et Frantz Fanon des «Damnés de la terre» et maintenant c'est des affinités avec les États-Unis.
Dans Madrid, le symbolisme de la nature est très marquant, le religeux s'égrène mais sans qu'ils ne surpassent la dimension des classes sociales.:
de fer :
le ciel n'a plus un sourire plus un seul tesson d'azur
pas un arc à lancer l'espoir d'une flèche de soleil
les arbres déchiquetés se redressent, gémissent comme des
violons désaccordés
tout un village endormi dans la mort s'en va à la dérive
quand la mitrailleuse crible la passoire du silence
quand explose la cataracte de fracas
que le plâtras du ciel s'écroule
Et les flammes tordues lèchent dans la cité les blessures
des lézardes calfatées de nuit
et dans le petit square abandonné où règne maintenant la
paisible épouvante il y a
mais oui il y a sur le visage sanglant de cet enfant un sourire
comme une grenade écrasée à coups de talon ...
»mais c'est aussi malgré les sacrés-coeurs brodés sur l'étendard
de Mahomet
les scapulaires les reliques
les grigris du lucre
les fétiches du meurtre
les totems de l'ignorance
tous les vêtements du mensonge les signes démentiels du
passé
ici que l'aube s'arrache des lambeaux de la nuit
que dans l'atroce parturition et l'humble sang anonyme du
paysan et de l'ouvrier
naît le monde où sera effacé du front des hommes la flétris-
sure amère de la seule égalité du désespoir.
( Commune-avril 1937.)
Cependant dans le « Nouveau sermon nègre.», le militant et le croyant s'escriment sur la scène américaine :
qu'ils font
Ils ont lynché John qui organisait le syndicat
Ils l'ont chassé comme un loup hagard avec des chiens
à travers bois
Ils l'ont pendu en riant au tronc du vieux sycomore
Non, frères, camarades
Nous ne prierons plus
Notre révolte s'élève comme le cri de l'oiseau de tempête au-
dessus du clapotement pourri des marécages
Nous ne chanterons plus les tristes spirituals désespérés
Un autre chant jaillit de nos gorges
Nous déployons nos rouges drapeaux
Tachés du sang de nos justes
Sous ce signe nous marcherons
Sous ce signe nous marchons
Debout les damnés de la terre
Debout les forçats de la faim.
( Bois-d'Ébène.)
Lynchage nous renvoie au Sud des États-Unis; et nous réfère à un juif-fait religieux-, enseignant et communiste d'origine russe, qui a écrit le poème «Strange Fruit»,en 1937, Abel Meeropol. Il adopta les 2 enfants des époux Rosenberg après leur exécution-chaise électrique- pour leur conviction communiste. Billie Holiday a donné à cette chanson sa notoriété exemplaire .Elle la chanta pour la première fois au Cafe Society,à New York, en 1939, un cabaret "intégré" et non "ségrégé" :
Blood on the leaves and blood at the root,
Black bodies swinging in the southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.
Pastoral scene of the gallant south,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolias, sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh.
Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit suspendu aux peupliers...
Certes Jacques Roumain fut très proche de Lanston Hugges. Mais connaissait-il l'auteur et aussi compositeur de «Strange Fruit» et Billie Holiday ? Léopold Sédar Senghor dit de lui : «le don du chant ne lui a pas refusé. » C'était l'air du temps rythmé par l'ère d'une véritable internationaliste parmi les créateurs.
À l'instar de nos pères fondateurs qui ont fondé la solidarité entre les peuples opprimés, Jacques Roumain l'a mise en poésie :
...
et reniant l'antique maléfice des tabous du sang
nous foulons les décombres de nos solitudes
Si le torrent est frontière
nous arracherons au ravin sa chevelure
intarissable
si la sierra est frontière
nous briserons la mâchoire des volcans
affirmant les cordillères
et la plaine sera l'esplanade d'aurore
où rassembler nos forces écartelées
par la ruse de nos maîtres
Comme la contradiction des traits
se résout en l'harmonie du visage
nous proclamons l'unité de la souffrance
et de la révolte
de tous les peuples sur toute la surface de la terre
et nous brassons le mortier des temps fraternels
dans la poussière des idoles.
(Bois-d'Ébène)
Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 est venu nous le rappeler. Le lynchage et les manifestations religieuses sont des pratiques sociales : « l'âme d'un monde sans âme »-Karl Marx-, lorsque la population a été dépourvue de son arme quotidienne, ses auto-activités, et qu'elle ne scrute que le désespoir à l'horizon, le problème ne réside pas en l'expression des ses croyances mais dans l'irresponsabilité des élites.
Commenter cet article