On assiste récemment dans notre pays, plus précisément dans notre capitale dévastée, à un étrange phénomène: les murs de nombreuses résidences sont couverts de grafitis fort vilains, appelant au retour de Jean-Claude Duvalier. Plus étonnant encore, des posters de “Baby Doc” côtoient aujourd'hui ceux de Titid dans ces manifestations aussi fréquentes que stériles, qui bloquent la voie publique déjà encombrée de débris et charrient leur lot de pneus et de véhicules incendiés, de pare-brise démolis, de cellulaires et bijoux arrachés à leurs propriétaires. Sur ces affiches, l'ancien monarque qui a régné sans partage sur notre malheureux pays de 1971 à 1986, n'a pas fondamentalement changé. Il avait alors l'air d'un gros bébé, les photos récentes nous font découvrir un vieux bébé. En somme, Jean-Claude Duvalier reste et demeure ce qu'il a toujours été: un fils à papa. Dans les deux sens de l'expression: à la fois un play-boy profitant des richesses et des pouvoirs criminellement accumulés par son tyran de père et digne continuateur de sa dictature, dans le style “pitit tig se tig”.
La juxtaposition des portraits d'Aristide et de Baby Doc, mais surtout l'alliance qu'elle semble consacrer entre certains prétendus partisans du premier et ceux du second, me paraissent particulièrement incongrues pour ne pas dire choquantes. Le jeune salésien qu'était alors Aristide a très tôt combattu la dictature jean-claudiste, avec un indéniable courage. Quoi que l'on puisse penser de la gestion de Jean-Bertrand Aristide pendant ses deux mandats brutalement tronqués, jamais il ne nous offert le spectacle insolent du luxe affiché par Baby Doc au volant de ses coûteux bolides italiens ou de ses yachts encore plus stressants pour le Trésor Publique, ni celui d'une épouse en manteau de vison. Jamais non plus, a-t-on assisté sous ses deux mandats, à ces rafles de jounalistes et de leaders syndicaux ou politiques, em prisonnés puis embarqués pour l'exil, rechange sur le corps.
Il serait facile de mettre cette récente campagne de marketing sur le compte de l'égarement provoqué dans notre population par le séisme du 12 janvier. Il est en effet évident, qu'il n'y a pas que les édifices qui se soient effondrés ou sévèrement fissurés lors de cette secousse sismique. L'intelligence et le simple bon sens de nos leaders politiques ou d'opinion, semblent en avoir également pris un sacré coup. Voilà sans doute pourquoi à longueur d'émissions radio ou télédiffusées ils s'acharnent à insulter notre intelligence.
Il serait plus facile encore d'en rire, en chantant sur un ton ironique comme Brassens: “Il est toujours joli le temps passé...” Il existe en effet une forme bénigne de la nostalgie, qui est comme un cocon ou un oasis où il fait bon se réfugier quand la réalité quotidienne menace de nous écraser comme une dalle de béton. Elle est toute proportion gardée, semblable au réflexe qui pousse de grands enfants et même certains adultes à réadopter la position foetale et jusqu'à se sucer le pouce dans les moments particulièrement traumatisants. Cette nostalgie-là a son utilité, elle offre souvent, comme une bouée de sauvetage, une chance de traverser une vague violente, que nous ne pourrions affronter sans elle. A condition qu'elle ne nous fasse oublier que la terre ferme c'est la réalité que nous vivons et dont la bouée n'est qu'un ersazt éphémère et peu fiable. Qui d'entre nous, aujourd'hui dans notre soixantaine, n'avons évoqué avec un regret attendri, les années 60 ou 70. Port-au-Prince comptait alors presque 10 fois moins d'habitants qu'aujourd'hui, il était agréable de la parcourir à pied et les embouteillages étaient des évènements. La bêtise et le mensonge étaient le monopole des membres du gouvernements, alors qu'en 2010 c'est le régime de la libre concurrence où des centaines d'aboyeurs assaillent nos oreilles et notre intelligence, de leurs discours débiles et mensongers. Le SIDA n'existait pas encore, le Viagra n'avait pas encore été inventé et l'aurait-il été, que cela nous aurait laissé complètement indifférents. Le gallon d'essence coûtait 100 fois moins qu'aujourd'hui; en gourde s'entend. La monnaie nationale maintenait sa relation avec le dollar américain: 5 gourdes pour 1 dollar; tant et si bien que nous avions inventé la première devise virtuelle: le dollar haïtien.
Mais rien de cet “âge d'or” n'avait à voir avec la manière brutale dont Duvalier, père et fils, ont mené ce pays, en authentiques “commandeurs”. Il serait d'ailleurs assez simple de démontrer qu'ils ont contribué de manière significative à le faire basculer dans une horreur inouïe.
La souche de nostalgie qui s'exprime aujourd'hui a quelque chose de plus pervers, de plus inquiétant et de plus complexe que la forme inoffensive que nous avons évoquée ci-dessus. Elle mérite qu'on s'y arrête et qu'on en démonte les ressorts, car elle en est la version maligne et potentiellement fatale. Elle tente une révision de l'histoire et nous invite à renouer avec un passé terrible que nous espérons de toute notre âme, révolu. Le crayon du Bon Dieu n'a pas de gomme, nous répète-t-on à l'envie. Mais il semble que ceux de nos politiciens et directeurs d'opinion en soient largement pourvus.
Effacés:
- le martyre d'Yvonne Rimpel, la traque des journalistes indépendants et le saccage de leur organes de presse
- les massacres de la population du Bel-Air et de La Saline pour éliminer les obstacles à “l'élection” de Duvalier par les FAd'H
- l'assassinat des frères Jumelle et le kidnapping du cadavre de Clément Jumelle, digne des films sur Dracula
- l'élimination physique de familles entières à Jérémie, à Saltrou et à Nan Bannann
- le corps gonflé d'Yvon Laraque exposé pour l'exemple devant le Bowen Field
- les têtes coupées des patriotes de “Jeune Haïti”, en première page du 'Nouvelliste”
- les écoliers forcés d'assister à l'assassinat public et télévisé de Drouin et de Numa
- ces 3 décennies de plomb où toutes les familles étaient forcées de jouer “cris et chuchotements”, où des millions d'êtres humains étaient condamnés à “se parler par signes”
- les ex-officiers abattus en pleine rue en avril 1963, après que le pit-bull Clément Barbot se soit retourné contre son maître, plus sanguinaire encore
- les camps d'extermination du SD et de Fort-Dimanche
- les purges sanglantes au sein même de la mafia duvaliériste: Rameau Estimé, Morille Figaro etc...
- les hommes de main et tortionnaires psychopathes qui avaient noms: Luc Désir, Sonn Tassy, Ti-Boulé; Boss Pent et Ti Bobo lâchés comme autant de molosses sur les quartiers populaires. Et leurs victimes aussi: Jean-Jacques Dessalines Ambroise et son épouse née Lucette Lafontant, les centaines de paysans, certains enterrés vivants pour avoir osé sympathiser avec des patriotes armés, la famille Fandal...
- les milliers de techniciens et d'intellectuels forcés de chercher leur survie dans l'exil et nous privant de leurs compétences au profit de terres étrangères allant de l'Amérique au Zaïre
- Gasner Raymond, Ezéchiel Abélard, Richard Brisson...
- Fred Coriolan, Lafontant Joseph, les innombrables victimes du 29 novembre 1987, du 11 septembre 1988, du coup d'État de 1991, tombées sous les balles de ceux qui étaient les héritiers directs de Jean-Claude Duvalier, après en avoir été les compagnons, serviteurs ou tuteurs.
J'en passe et des pires...
Mais qui participe à la propagation de ce cancer de type nouveau ? Et quel est leur mobile et quelles sont leur thèses ?
Il faut d'abord souligner que la vague nostalgique avait été annoncée par la célébration éhontée du centenaire de la naissance du “bon docteur”. Les membres de son parti ressucité à l'occasion, le P.U.N., n'avaient pas hésité à afficher un portrait géant du tyran, en plein Pacot. J'avoue qu'en croisant son regard glaçant en faisant mon jogging matinal, j'ai senti naître en moi d'étranges pulsions incendiaires. Après tout, proportions gardées, cela équivalait à un poster de Himmler, hissé à Auschwitz ou Tel-Aviv.
Les dinausores du P.U.N. alimentent à n'en pas douter la douce fiction qu'avec le retour de leur “Bébé Doc”, reviendra l'âge d'or d'avant le SIDA (feignant d'oublier qu'il n'avaient pas peu contribué à sa propagation en faisant d'Haïti un des pôles du tourisme sexuel), d'avant que le temps et le stress aient produit leurs effets sur nos corps et nos âmes, d'avant que Port-au-Prince soit devenu ce monstre aux millions de miséreux ou en passe de le devenir. Nul doute, que sur ce dernier point, il doivent détenir dans leurs tiroirs des méthodes éprouvées pour l'effacement pur et simple de cette humanité excédentaire. Mais dans les faits, ils rêvent à un autre âge d'or: le leur, quand ils pouvaient impunément et à visages découverts, piller, assassiner, déclarer apatrides leurs adversaires. Voilà qu'après avoir exercé le pouvoir sans partage, ils prêchent aujourd'hui le rassemblement de la grande famille haïtienne, pour sauver la patrie meurtrie. Qu'ils commencent donc en signe de repentir et de bonne foi, par restituer les terres qu'ils ont sans vergogne spoliées pendant trois décennies. La relocalisation des sinistrés en serait grandement facilitée.
Mais quelques jeunes s'affichent également dans leurs pathétiques manifestations de rues et dans leurs réunions de chapelle à huis-clos. Ce sont pour la plupart, leurs propres rejetons ou leurs mignons ou maîtresses entretenus, dont la nostalgie du “bon vieux temps” est parfaitement logique. Et puis, des jeunes des quartiers populaires égarés dans cette messe à la dictature, ignorant sans doute qu'ils sont les petits-fils de ses inombrables victimes, et prêts à reprendre la litanie macabre, “pour une poignée de dollars”.
Mais les pires vecteurs de ce discours débile et mensonger, qui alimente cette dangereuse nostalgie, ce sont ces démocrates et intellectuels de gauche, aujourd'hui vieux, qui clament à notre jeunesse que Préval et Aristide sont des tyrans pires que François Duvalier. Et ils assènent leurs contre-vérités sur toutes les stations de radio, s'il vous plaît. Eux, qui alors ne s'aventuraient ni à écrire, ni même à penser contre le dictateur. Eux, qui ont vu disparaître parents, amis et camarades et qui n'ont dû leur survie qu'à l'exil. Voilà qu'ils osent mentir délibérément à une jeunesse laissée sans les repères qu'eux mêmes avaient pour devoir de lui transmettre. “Malheur à celui par qui le scandale arrive...” aurait dit le Christ; nul doute que cet anathème visait précisément, cette dernière catégorie de faux prophètes. Car il n'ont de mobiles, que la conscience amère de leurs échecs, leur propre nostalgie d'un pouvoir qu'ils croyaient saisir et qui leur a pour toujours échappé.
A tous ces chântres de régimes que j'espère révolus, mais surtout aux lecteurs de ce billet, je dirai que l'Histoire n'est pas ce serpent qui se mordant la queue, nous autorise sans frais verser, à revenir au point de départ de notre choix. Elle est une spirale, qui nous aspire vers les ténèbres, ou nous entraîne au contraire vers la lumière. Il est vrai que certains ont prétendu, que l'Histoire se vit la première fois comme une tragédie, la deuxième comme une farce. Mais il peut également arriver qu'elle bascule dans le cauchemar.
Demandez aux Européens, si la seconde Guerre Mondiale avait été plus amusante que la première et le Fürher plus rigolo que le Kaiser.
En vérité, en vérité, Haïti a besoin d'un État nouveau et fort, pas d'un nouvel homme fort, et surtout pas d'un ancien tyran !
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