Chers amis,
Depuis que j'ai eu l'avantage de participer à votre discussion passionnnée sur les problèmes de l'art national, vous m'avez donné de beaucoup à réfléchir aux questions qui vous assaillent ainsi qu'aux propositions que j'avais faites et que vous avez si amicalement accueillies. Cela vous vaut le pensum de lire
cette lettre.
Je n'ai aucune qualification particulière sur le terrain des arts plastiques; mais j'aime beaucoup la peinture, elle m'a procuré des joies non - pareilles, je pense que c'est pour des gens comme moi que vous avez choisi d'être peintres - Il m'est arrivé, en flâneur du dimanche, de m'attarder dans nombre de musées d'Europe et d'Amérique, -- en passant, il n'est pas vrai que les musées soient des ennemis pour une peinture vivante, croyez m'en. - Il m'est également échu, d'habiter, pendant assez longtemps, dans la même maison qu'un excellent peintre, j'ai donc vu peindre et beaucoup entendu discuter les peintres. Comme j'ai également un peu vécu et pas mal réfléchi à tout ce que j'ai rencontré sur ma route, qu'au surplus il m'a été donné de saisir une merveilleuse petite clé d'or qui ouvre toutes les portes, ( pourvu qu'on veuille apprendre à s'en servir), essayons, voulez-vous, d'ouvrir les portes de la peinture haïtienne avec cette petite clef là, qui est toute une conception du monde, de l'homme et de la vie... Je m'empresse de dire que je n'ai jamais eu le sentiment du monopole de la vérité, état d'esprit si détestable et si fréquent en Haïti; c'est une précaution liminaire que je dois prendre vis-à-vis des polémiqueurs professionnels que tant "d'outrecuidance" pourrait faire souffrir.
Je vous disais donc l'autre soir, mes amis, qu'on pouvait à mon sens, aisément définir les objectifs d'une peinture nationale haïtienne, objectifs qui sont les mêmes pour toutes les formes esthétiques nationales :
" ... Chanter les beautés de la Patrie Haïtienne, ses grandeurs comme ses misères, avec le sens des perspectives grandioses d'avenir que lui donnent les luttes de son peuple, atteindre ainsi à
l'humain, à l'universel, à la vérité profonde de la vie... "
Voilà assez exactement transcris, ce que je vous proposais, à vous les peintres, ce que je ne cesserai de proposer à tous les combattants d'une culture nationale et humaine, puisque les hommes de progrès continuent à être d'accord, dans le monde entier, sur ce plan. Cet objectif devrait être celui de toute cette école foncièrement attachée à la réalité sociale, au progrès et à l'humain tout autant qu'à la
symbolique haïtienne de la vie, l'Ecole du "Réalisme Merveilleux" comme je propose de l'appeler.
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Du "savoir peindre", du métier de peindre
J'arrive à un point particulièrement controversé ces jours-ci, la question des formes expressives picturales haïtiennes. Je dis tout de suite que je ne donne raison ni à mon ami Morisseau-Leroy ni au au sympatique Jacques Gabriel.
Il y a eu beaucoup d'incompréhension de part et d'autre dans la discution. Je comprends parfaitement l'adeur bouillante du peintre Jacques Gabriel. En somme, il proteste contre la commercialisation de la peinture haïtienne par un de nos plue importants marchands de tableaux. Nulle part, je ne les aimes pas plus qu'eux. Cependant, à mon sens, protester contre la fabrication en série d'artistes géniaux, âgés de quinze jours de peinture , protester contre la peinture de "l'île magique", la peinture "ouangateuse", la peinture "sauvagement vaudoue", protester contre la commercialisation de la peinture haïtienne au goût de touristes américains aussi ignares qu'exigeants de pittoresque et d'étrange, ne signifie pas protester contre les formes expressives propres à la peinture haïtienne. Le fait d'avoir été un pionner, - hommage rendu, - n'autorise personne à se comporter en Seabrook de la peinture haïtinne . Les peintres ont raison dans tel cas de parler "d'impérialisme culturel" et de conspiration contre la peinture haïtienne naissante. Je mets une telle dénonciation au crédit de Jacques Gabriel et de ses amis, ceci devrait être fait. Quant à la question du vocabulaire, celle qui consiste à discuter si en présence de la peinture haïtienne on peut parler de peinture "populaire", "primitive", "folklorique", non-sophistiquée", je ne vois là qu'un amusement académique. Les termes ont avant tout une valeur nationale, les "indigénistes" mexicains sont là pour servir d'exemple. Les peintres haïtiens peuvent se parer de toue les noms qu'ils veulent, il importe avant tout de gratter l'étiquette pour voir la marchande qui se cache là-dessus. Cherchez un nom qui ne choque personne et qui veut dire ce que vous voulez peindre.
De son côté, je crois que Morisseau a eu le tort d'exprimer son admiration pour la jeune peinture haïtienne dans des termes qui pouvaient laisser supposer qu'il soutient les entreprises des Seabrook de la peinture haïtienne. Je pense que Morisseau a créé un peu de confusion en inférant que montrer aux peintres haïtiens comment peignent les peintres des autres pays, "sophistiqués", ou non pourrait leur faire perdre ce qui est original dans leurs formes exprssives. En d'autres termes, ce serait refuser aux peintres haïtiens le droit à la culture. Je pense intimement qu'il est nécessaire à tout être humain de voir des oeuvres comme le "Jugement Dernier" de Michel-Ange, "La Cène" de Leonardo Di Vinci, "La Descente de la Croix" de Rubens, les chefs d'oeuvres de la dynastie chinoise des Mings "Eliézer et Rebecca" de Poussin, les villageoises de Brueghel le Drole,de Brueghel, l'Enfer de Brueghel de Velours, les portraits de Gainsborough, "L'accordée de village" de Geuze le " Radeau de la Méduse" de Géricault, les trésors de la pinacothèque de Munich, du Louvre de l'Albert and Victoria Muséum, et de tant d'autres collections du monde.
On ne peut imputer à Morisseau Leroy l'intention d'une telle thèse, simplement que Morisseau a affirmé d'une manière trop accusée, pas assez souple, son goût louable d'expression originale créée par les peintres. Il est un peu responsable de la mauvaise interprétation de Jacques Gabriel, qui pour sa part, - le soleil des tropiques est si chaud ! - est parti en guerre et a, dans sa sainte colère, créé, une confusion entre "métier pictural" et formes expréssives picturales et ainsi a sous-estimé l'apport étranger haïtien, surestimant l'apport étranger se sont arqueboutés sur des antithèses en apparence irréductibles comme d'excellents logiciens formels. Or, la synthèse est dynamiquement possible.
Il importe donc de réorienter le débat. Mon ami Roland Dorcély, au cours de la discussion de l'autre soir a vite compris ce qu'il y avait de haïssable dans la formation des thèses. Il a opportunément
rétabli la différence entre le métier de peindre, le "savoir peindre" et l'expression plastique picturale.
Pour moi, le peintre apprend son métier en peignant, ensuite en confrontant son art et celui des autres, ses vues et celles de tous. Pouvoir réaliser, ne serait-ce que scolastiquement, ce que les autres peintres font peut être un objectif louable et ne signifie pas pour autant vouloir l'adopter pour soi-même. Ainsi Picasso est un étonnant dessinateur, cela ne l'empêche en aucune manière, de propos délibéré, de briser l'anatomie convenue, de nier la proportion académique : Picasso sur ce plan est le continuateur de l'esprit caricaturiste, de Daumier, de Rodin, et de ce qu'il est convenu d'appeler "art nègre" depuis Apollinaire. L"apprenti-peintre ne peut être sacré génie après quinze jours de travail, csla coule de source, mais il est impensable da l'obliger,pendant les années nons académiques si détestables du prix de Rome, cette entreprise rétrograde qui a fait tant de mal aux arts plastiques. Il faut de propos délibéré enseigner au jeune peintre qu'il doit en premier lieu chercher les vocables expressifs propres à son peuple, épouser la vision actuelle que les yeux de son peuple ont de la réalité sensible, qu'il doit apprendre toutes les règles, pour les oublier et ne se rappeler que celles qui sont susceptibles d'être intelligibles à son peuple, dans l'état acctuel où se trouve se dernier.
Ainsi donc, voilà que par un biais, un choc en retour dynamique, - qui ne sera que étrange que pour les tenants de la logique de l'identité -, nous sommes ramenés à la question contenu, à la question peuple. Ceci signifie que l'apprentissage ne vaut que ce vaut celui qui le dirige. Celui qui dirige des apprentis-peintres doit être un humaniste, un maître à penser national, audacieux et progressif, un maître à penser national, un maître à penser qui voit les perspectives d'avenir, un maître à penser qui ait une claire conception du monde, de la vie et de l'histoire, maître à penser qui en enseignant sait respecter par la personnalité de chacun. D'aucuns me diront peut-être que ce directeur d'apprentissage idéal n'est pas facile à trouver aujourd'hui en Haïti. Qu'à cela ne tienne ! Un homme de culture set solidaire de tous les hommes de cultures. Il est possible que nous cherchions longtemps cet aîné là, c'est de la lutte qu'il naîtra, s'il naît... En attendant les peintres haïtiens feraient bien de se grouper autour des meilleurs d'entre eux, comme les grands peintres de jadis attiraient dans leurs ateliers des pléaides de jeunes peintres, attentifs, mais ne reniant pas pour autant leur personnalité. Et puis, un bon enseignement de la peinture ne peut être isolé dy climat de luttes idéologiques, climat de luttes intellectuelles. Il y a, il faut le reconnaître, une école haïtienne, littéraire et artistique, en formation, une école de Nouveau Réalisme. Elle se forme peu à peu, dans les discussions dans la presse, dans les controverses autour des tables rondes, dans les travaux des cénacles, Je pense que cette Ecole en formation peut constituer un merveilleux maître à penser collectif.
Des formes plastiques propres au peuple haïtien.
Nous allons nous permetre une audace. Qu'importe si en passant nous commettions quelques erreurs : la discution saurait les rétablir fraternellement ! Nous avons néanmoins le sentiment d'être profond que les thèses que nous allons jeter dans la baitaille sont justes et qu'elles méritent d'être rodées sous le feu de la critique désintéressé.
En 1947, à Paris, L'UNESCO organisait une exposition consacrée à la peinture de trois pays de l'Amérique Latine, Haïti, Pérou, Equateur. Le fonctionnaire de L'UNESCO chargé de préparer cette exposition demanda au peintre haïtien Gérald Bloncourt, et à moi-même de l'aider à sérier les toiles exposées, afin de les mieux présenter au public. C'est ainsi que nous travaillâmes conjointement dans les sous-sols et les salles du musée d'Art Moderne à l'organisation de cette exposition. Je suivis attentivement les réactions de tous ceux qui voyaient ces toiles, je m'attardai longuement dans la salle à écouter les observations des visiteurs de l'exposition. De mon sentiment personnel; des remarques que j'ai pu recueillir au cours de cette exposition, du savoir que j'ai pu accumuler sont nés quelques germes de pensées. Ces germes devraient mûrir lentement au cours des années et devenir les noyaux de thèse que je livre aujourd'hui. Je dois rappeler que l'exposition fut un triomphe, pour la peinture haïtienne tout particulièrement.
D'où vient le succès de la peinture haïtienne dans les expositions de l'etranger ? D'aucuns pensent que c'est surtout par leurs sujets qu'elles forcent l'attention des publics combien cultivés d'outre-mer. Je ferai la part du feu . Il est incontestable que les sujets vaudouesques,par leur étrngeté aux yeux occidentaux provoquent chez les spetateurs une sensation de pittoresque et de dépaysement. Masi qu'on ne s'y trompe pas ! Le public occidental depuis au moins quarante ans est habitué aux étrangetés; les peintres surréalistes, futurites et de "réalités concrètes" et autres histrions n'ont pas manqué d'abuser de la corde de l'étrangeté. Sur le plan du fantastique et de l'étrangeté, je ne crois pas beaucoup m'avancer en disant que le grand public oocidental a tout vu et ne s'étonne plus de rien; yeux aberrants s'ouvrant au milieu d'une tranche de foie de veau , femmes à têtes de tigre, adolescentes à la chevelure de feuillages, monstres à cheval sur les animaux et les végétaux, rien ne lui a été épargné. Aujourd'hui encore,les nouvelles sectes d'esthètes évanescents ont inventorié tous les clichés et tous les trucs de la peinture dite "non-figurative". Certes, à peintres évanescents, petits marquis poudrés, bourgeois maniérés, " zazous " et marchands de bestiaux nouvellement enrichis : l'esthétique évanescente, si elle n'a pas disparu conserve son lot de décadents et de pédéraste de la cultre. A bien considérer cependant, le vrai grand public occidental commence à se fatiguer de ces machines l…à; il en a soupé. Ce n'est pas pour rien depuis dix ans, en France par exemple, les réalistes prennent chaque année une place plus grande, un plus grand nombre de salles dans les divers "salons" qui reviennent chaque saison. La bataille entre formalistes et réalistes n'a pas encore pris fin certes, peu s'en faut, mais au moins le public réclame des peintres fomalistes qu'ils aient un certain talent. Or les talents sont bigrement attirés pas le réalisme, de nos jours...
Il y a autre chose dans le succès, dans l'engouement que présente en occidentla peiture haïtienne. L'occident s'aperçoit avec stupeur qu'il avait tort de croire qu'il avait fait le tour de la culture, qu'il avait tout inventé, "il constate ses rides et se vieillesses intellectuelles" devant la peinture haïtienne comme devant plusieurs grands courants qu'il a voulu ignorer pendant longtemps.
Le peuple haïtien est un peuple qui a une vision bien personnelle de la réalité sensible, du mouvement, du rythme et de la vie. Pour un adulte haïtien, il n'est pas puéril d'écouter des histoires dans lesquelles " La tortue monte à cheval, le tigre va faire sa demande en mariage, le mancelier danse avec la lune dans ses bras ". Pour un haïtien, l'harmonie musicale n'est pas l'harmonie occidentale, l'accord parfait n'est pas celui de Bach, sa conception du glissando, du vibrato du "balencement" est originale, sa technique du chant se moque des règles du chant à l'italienne; le nègre a inventé la musique concrète avant l'occident. Comment expliquer autrement que la musique d'inspiration nègre et afro-américaine a balayé toutes les musiques de danse devant elle ? Comment expliquer la hâte de l'occident à crééer une musique dodécaphoniste, une musique concrète, à faire du jazz, à faire du mambo, à faire du tcha-tcha-tcha ? Comment expliquer les triomphes du musicien haïtien Jeff Cevest en France, en Allemagne et dans toute l'Europe de 1920 à 1932 ? Comment expliquer que depuis qu'apollinaire a parlé d'art nègre au début du siècle, les peintres et les peintres et les plasticiens occidentaux font des efforts désespérés, dans un cafouillage qui n'a pas toujours été progressif pour s'approprier la nouvelle optique de la réalité sensible ?
Je ne possède une petite collection de sculptures africaines datant de la première moitié du siècle dernier et venant du Haut Zambèze. Un jour, à Paris, à un de mes amis, un passionné d'art des plus compassés, aux convictions les plus arrêtées sur les notions de perspective et de proportions anatomiques, je montrai une de ces petites pièces merveilleuses d'équilibre et de perfection. Il s'agit d'un homme accroupi, un genou en terre avec la jambe à angle droit, les bras levés, portent un vase appuyé sur l'épaule. Le sculpteur africain - qui n'avait jamais étudié que l'art de sa région, - avait fait le pied droit sur lequel était assis le personnage trois fois plus long que l'autre. Mon ami examina longuement, avec circonspection, la pièce, puis me la remit. Le lendemain, il revint chez moi; je lui montrai une reproduction du "Paradis terrestre" de Wilson Bigaud. Il considéra avec autant de soin que la veille la jambe gauche dont le pied repose sur la cuisse droite du personnage censé être Adam; comme on le sait, le membre est beaucoup plus petit que le membre droit; un véritable membre d'enfant chez un adulte bien proportionné. Mon visiteur prit de nouveau entre ses mains la statuette africaine, puis ses yeux allant de la reproduction de Bigaud à la pièce d'ébène il m'avoua : "il n'y a pas à dire, ça tient plastiquement ! Ça a de la gueule !...".
L'intégral de la lettre : link
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