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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Que veut dire aimer son pays quand on est haïtien ? (suite) Par Hugues St. Fort

Publié par siel sur 22 Février 2011, 10:28am

Catégories : #H.SAINT-FORT chronique

 

 

                                                 (Deuxième partie)

                                         

 

    Dans cette série que j’ai commencée à écrire il y a deux semaines (mais que j’ai dû interrompre la semaine dernière pour rédiger mon compte rendu sur Haitian Times de l’excellent  livre « Haïti Noir » édité par Edwidge Danticat), je questionne la pertinence et l’ambiguïté de l’idée de l’amour de la patrie qui est tellement prévalente chez mes compatriotes depuis la proclamation de l’indépendance d’Haïti en 1804. Me référant à une entrevue donnée par Jean-Claude Duvalier (JCD) en 2003 à Marjorie Valbrun, une journaliste américaine d’origine haïtienne du Washington Post, j’ai montré que même JCD a pu brandir cette idée, ce qui est tout de même super-extra-ordinaire et montre la vacuité totale d’une telle idée chez la plupart des Haïtiens.  Le point central de mon argumentation tenait à circonscrire le concept de nation et examiner si on pouvait vraiment parler d’une nation haïtienne, même après plus de deux  cents ans d’indépendance par rapport à l’ancienne puissance coloniale. Il s’agissait pour moi d’examiner le comportement des élites urbaines haïtiennes dans leurs rapports avec les paysans puisque ce sont ces deux formations qui constituaient le cœur du corps social haïtien. Je suis parti de la thèse bien connue de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (MRT) que l’Etat haïtien est le principal destructeur de la nation haïtienne (State Against Nation, 1990). En attendant qu’on détermine  dans quelle mesure cette entité existe réellement.


Toute nation est une construction culturelle selon MRT. Mais qui est à la base de cette construction ? Comment l’élabore-t-on ? Vers la fin du 19ème siècle, un historien français, Ernest Renan, avait défini deux facteurs constitutifs de la nation : « la mémoire collective d’un même passé » et « la même volonté de ‘poursuivre ensemble’ ». Dans le cas d’Haïti, depuis l’indépendance en 1804, y-a-t-il eu des manifestations de partage de la mémoire collective d’un même passé dans le comportement des élites urbaines haïtiennes dans leurs rapports avec les paysans ? Peut-on dire que ces deux groupes ont manifesté une même volonté de vivre ensemble ?


En fait, toute l’histoire haïtienne donne le spectacle désolant des élites urbaines accrochées à leurs privilèges de classe, de groupes ethniques dominants  et mettant en place des structures fiscales et commerciales qui permirent  aux élites de faire main basse sur la richesse produite par les paysans. Selon MRT, « The economic response of the Haitian elites to the emergence of an independent peasantry refusing to labor on the plantations guaranteed that they would get their surplus willy nilly, even if that meant squeezing the nation to death. The state reproduced itself by sucking up the peasantry; the urban classes reproduced themselves by sucking up the state and the peasantry. For a century and half, successive governments have prolonged the agony.” (Haiti’s nightmare and the Lessons of History, NACLA Report on the Americas, vol. XXVII, # 4, Jan/Feb 1994) (La réponse économique des élites haïtiennes à l’émergence d’une paysannerie indépendante refusant de travailler sur les plantations garantissait qu’elles (les élites) auraient leur surplus bon gré mal gré, même si cela voulait dire pressurer la nation à mort. L’état se reproduisit en suçant la paysannerie ; les classes urbaines se reproduisirent en suçant l’état et la paysannerie. Pendant un siècle et demi, les gouvernements successifs prolongèrent cette agonie) [ma traduction]. Comment peut-on parler d’un partage de la mémoire collective d’un même passé dans le cas des élites urbaines et de la paysannerie puisque  ces deux formations ont toujours vécu deux passés différents et opposés ? L’une représente un « pays en dehors », l’autre représente « leta », terme qui en créole signifie à la fois l’Autorité souveraine s’exerçant sur l’ensemble d’un peuple et d’un territoire déterminé, et une brute tyrannique.


Quant à la même volonté de ‘poursuivre’ ensemble, il est évident que cela n’a jamais été le cas. Les élites et les masses haïtiennes n’ont jamais partagé la même culture et tous les Haïtiens qui ont grandi en Haïti en ont fait l’expérience. Mais il n’y a pas deux champs culturels qui divisent Haïti. MRT dit ceci: « The fundamental cultural divide is not based on huge differences that exist to create a social wall that few can cross. Culture works as a divider because of the value added to the rather small part of that repertoire that is not accessible to the majority.” (Le fossé culturel fondamental n’est pas basé sur les énormes différences qui existent afin de créer un mur social que seulement quelques-uns peuvent traverser. La culture fonctionne comme une ligne de partage à cause de la valeur ajoutée à cette partie plutôt minime du répertoire qui n’est pas accessible à la majorité.) [ma traduction].  


En Haïti, on se trouve en présence d’un apprentissage du concept de nation qui n’a pu être assimilé par ceux et celles qui objectivement la représentent d’une part, et d’autre part, devant la faillite des élites urbaines et dirigeantes à mettre en œuvre, et propager un concept d’autant plus indispensable, compte tenu des conditions dans lesquelles Haïti s’est constituée en tant que société libre et indépendante. Il n’est pas étonnant que, d’une manière générale, le concept de « pays » ou de « nation » résonne si faiblement chez un grand nombre d’Haïtiens. En effet, pour beaucoup d’Haïtiens, comment aimer quelque chose qui semble être d’abord un mythe ? Que représente Haïti pour la classe politique et les élites économiques qui depuis 1804 ont toujours fait main basse sur les revenus de l’état, sur les profits tirés du travail des paysans, sur les impôts payés le plus souvent par les paysans et les classes populaires ? A la veille de ce second tour des élections, le manège des éternels profiteurs qui agissent soit dans l’ombre, soit ouvertement, reste plus fort que jamais. Ils se positionnent tous pour piller sans vergogne l’état et prolonger l’agonie d’une société, mais se proclament avec grandiloquence « patriotes » et « défenseurs » de la souveraineté nationale. Que veut dire aimer son pays quand on est haïtien ?

Contacter Hugues St. Fort à : Hugo274@aol.com

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