Corruption, encore un mot à la mode, mais qui semble malheureusement réservé aux seuls gouvernements de ce qu'on appelait encore le tiers-monde, devenu entretemps, “pays en voie de développement”, “pays moins avancés”, quand ce n'est pas “entités politiques ingouvernables” ou pire encore “États-voyoux”. Nouveaux exemples de ces glissements sémantiques, contre lesquels Noam Chomsky nous a mis en garde et qui sont toujours à l'origine des dictatures nationales ou internationales. Ces jours-ci, le gouvernement haïtien est la cible de prédilection de “Transparency International” ou de la “Heritage Foundation”. Ces soi-disant institutions, dont semble-t-il personne ne questionne la compétence, ou la représentativité, prononcent leurs jugements et décernent leurs certificats selon leur bon vouloir et sans la moindre imputabilité quant aux conséquences de leurs actes, posés avec une légèreté qui n'est qu'apparente.
Ainsi, à suivre leur logique obtue: la colonisation, l'impérialisme, l'esclavage, le vol des terres, le massacre, le kidnapping et l'asservissement de millions d'êtres humains, ne procéderaient pas de la corruption ou jouiraient d'une prescription historique décrétée par les propres perpétrateurs de ces indicibles horreurs. Ainsi, l'extortion de la “dette de l'Indépendance” par la bourgeoisie française, remettant de facto sous le joug des centaines de milliers de cultivateurs haïtiens, ne serait pas de la corruption.
Ainsi, la faillite des banques états-uniennes, rapidement renflouées avec l'argent du peuple américain par un État indéniablement complice de leurs dérives maffieuses, l'escroquerie multi-milliardaire de Bernard Madoff, étrangement passée pendant des années, sous les radars des autorités financières de ce pays modèle, les parachutes dorés et les scandaleux bonis des traders, ne seraient pas du domaine de la corruption. Ni les guerres déclenchées sous des prétextes fallacieux et dans des objectifs inavouables, engloutissant dans leur machines infernales, des dollars par milliards et des vies par millions. Non, tout au plus des scandales, ou des erreurs ou des dommages collatéraux de l'économie de libre marché ou de la mission civilisatrice de l'Occident chrétien.
Non, il semble que la corruption soit le seul apanage des gouvernants de ces pays qui restent les premières et ultimes victimes de la gloutonnerie des nouveaux chevaliers de la plus récente mouture du capitalisme triomphant.
En dénonçant l'hypocrisie du discours dominant, loin de nous cependant l'intention d'escamoter voire de justifier la corruption qui gangrène notre propre société. Elle prive en effet notre peuple déjà exsangue de trop des ressources indispensables à son développement et à son bonheur. Qui dira le prix payé par la grande masse des exclus, aux adorateurs nationaux du Veau d'Or, souvent liés d'ailleurs à leurs complices ou commanditeurs internationaux ? En génies potentiels réduits en avortons faute d'accès à l'éducation, en enfants décimés par la diarrhée ou dont l'épanouissement a été à jamais brisé par des années de sous-nutrition. En jeunes femmes mortes en tentant de donner la vie, par manque de soins adéquats. En routes non construites, pour cause de fonds dilapidés. En récoltes perdues, faute d'engrais ou de canaux d'irrigation. En paysans vieillis au delà de leur âge, pour avoir trimé tout au long de leur courte vie, avec pour outil le plus moderne une houe ou un couteau digo.
Non, la corruption est impardonnable et si la peine de mort n'avait été abolie, corrompus et corrupteurs seraient les premiers à mériter le supplice antique d'être enfermés dans un baril hérissé de couteaux et puis précipités le long d'un flanc de nos montagnes.
Loin de nous donc, l'intention de faire bénéficier la corruption ambiante de la moindre indulgence ou d'une coupable indifférence. Il s'agit plutôt de la démasquer sous ses multiples oripeaux, qu'ils soient de coton usé ou de soie rutilante.
Il y a d'abord la corruption arrogante, celle qui s'affiche en plein jour, sûre de son impunité. Elle est d'abord le fait des hommes et femmes du secteur public, maîtres en détournement de fonds, concussion, commissions et dessous de table. Il est utile de savoir que pour voler un dollar d'argent public, un fonctionnaire doit généralement en gaspiller 10, car il faut bien brouiller les pistes. Par incompétence, négligence ou soif d'argent vite gagné, on achète de l'équipement surfacturé ou d'un gigantisme incompatible avec nos besoins comme avec nos moyens. La corruption dans le haut secteur public est sans doute la forme la plus condamnable de ce mal, d'abord parce qu'elle exploite la confiance de la nation et à cause des sommes impliquées.
Elle rejoint là, celle des traficants de drogues, depuis quelques décennies leurs complices, quand ils ne se confondent pas avec eux. Mêmes sommes colossales, même hâte à l'enrichissement, même affichage scandaleux en lourds bijoux, habits de luxe, 4X4 dont le prix est d'au moins 6 chiffres, maîtresses entretenues dans leurs chateaux de sable...
Suivent les hordes de contrebandiers, grands et petits, qui, avec la complicité des douaniers, exercent impunément leur art depuis tant d'années, qu'ils sont aujourd'hui perçus comme des modèles à émuler.
Et puis viennent les petits fonctionnaires. Ceux qui jouent des pieds et des mains, et parfois d'autres organes, pour se faire classer à un poste pour lequel il ne sont pas qualifiés. La secrétaire, toujours absente, sauf au jour béni de la paie. Vous appelez pour le service qu'elle vous doit, “elle s'est déplacée” vous répondra-t-on. Le policier, qui esquive sa mutation à un poste qui lui déplait, en pratiquant le fameux “fòlòp”, mais sans jamais oublier de récupérer son chèque. Et puis ses collègues, rassemblés à un carrefour, échangeant entre eux les plus récents zins, ou l'oreille vissée à leur cellulaire alimenté aux frais du contribuable, souverainement indifférent au trafic des véhicules, bloqué ou sujet à une poussée d'anarchie. Tous ces employés de l'État, dont l'indolence alimente les racketteurs agglutinés devant les bureaux publics , et qui leur reversent à n'en pas douter une partie des sommes extorquées à des citoyens désespérés.
Finalement, il y a nous les citoyens, qui de guerre lasse acceptons ce système et l'alimentons, au nom de la débrouillardise et du sauvetage individuel. Toujours à la recherche d'un “contact”, prêts à graisser les pattes au lieu de réclamer le respect de nos droits. Trichant sans cesse avec la loi, les règlements, les règles de la bienséance, les principes du vivre-ensemble et au fond avec le simple bon sens. Nous brûlons les rares feux rouges, empruntons les rues à contre-sens, balançons sur la voie publique nos déchets plastiques, batissons nos propres demeures en dépit des lois de la physique, puis sommes sidérés de nous retrouver sous un tas de décombres. Surtout, nous fréquentons sans sourciller les grands corrompus, recherchons même leur compagnie, quand nous ne maneuvrons pas pour leur offrir nos filles. Pourtant c'est à eux que devrait s'appliquer le banissement social, ce que les Américains nomment “shunning”, mesure efficace s'il en est.
Non, décidément, pas de quartier pour la corruption ! Traquons la où qu'elle se trouve, débusquons la, qu'elle se camoufle ou qu'elle s'étale, dans l'État, le secteur des affaires et jusque dans notre propre coeur quotidien. Le salut national est à ce prix.
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