L’histoire est le récit et l’interprétation du passé. Elle est une étude à la fois critique et constructive dont le champ est tout le passé humain pris dans son intégralité et dont la méthode est de reconstruire le passé à partir de documents écrits et non écrits, analysés, interprêtés dans un esprit critique. (1) Le fait passé ou vécu est l’événement qui a sa source dans les documents. L’historien n’est pas le possesseur du passé et des documents. Il n’a pas de monopole donc il ne peut pas modifier le fait vécu suivant son humeur. Il a pour fonction de ressusciter et de démêler le passé pour fournir au lecteur des repères. Il est soumis à ce qui, un jour, fut. (2) Cependant il est aussi humain que le lecteur. C’est aussi son passé. Si l’historien a une fonction, il a aussi un contrat avec la science historique. Son contrat, par rapport au passé, est et demeure un contrat de vérité…Abandonner cette prétention… serait laisser le champ à toutes les falsifications, à tous les faussaires. (3) Tout ceci plaide pour une histoire utile à l’homme.
Dessalines a vécu. Les textes ont conservé son souvenir. Il a lutté à Saint-Domingue. Il est l’un des fondateurs de la nation haitienne. C’est un fait historique vérifiable. Sa bravoure, ses sacrifices pour donner à la nation un drapeau, une légitimité souveraine, sont des faits historiques connus grâce aux documents. Cette connaissance des faits historiques, du point de vue de l’historien, suffit-elle? Certes non! Il doit camper le personnage dans toute sa dimension avec les textes qu’il a pour devoir de chercher. Véritable défi pour celui ou celle qui fouille les archives (surtout en Haïti) dans le but d’établir toute la vérité du fait passé.
Dessalines tombe. Il est assassiné. Charlotin le recouvre de son corps. Il est assassiné aussi. Les troupes qui l’accompagnent ne les défendent pas. Elles abandonnent un chef déchiqueté par la foule. Trahison? Complicité? Crainte de l’ennemi? Quel ennemi? Défilée, une folle? Réalité ou légende?
Le fondateur d’une nation mérite-t-il d’être assassiné?
Le citoyen du pays nouveau n’avait-il aucune considération pour son accomplissement? L’impunité était-elle une activité légale, normale ou naturelle? Personne n’a protesté. Personne n’a été convoqué au tribunal pour que justice soit rendue.
Si certains historiens pensent cacher leur source sous leur matelas, c’est leur choix. Si d’autres pensent publier leur source, c’est aussi leur choix. Ils le font sans pédantisme, sans esprit de supériorité, uniquement pour appliquer la méthodologie qu’ils ont adoptée. La présentation de la source concernée permet au lecteur de s’en servir pour vérifier les faits vécus puisque seul le lecteur a la possibilité de juger les morts. Les sources (documents et textes) nous protègent des erreurs mais ne nous dictent pas ce que nous devons dire. (5) L’historien ne sait rien mais il s’arme de courage pour aller à la recherche de la vérité malgré l’adversité. Il a la conviction d’essayer, sans esprit compétitif, avec toute son humilité, en questionnant l’événement passé. Ce n’est pas un fait d’éclat qui le préoccupe mais le fait vérifiable, simplement le fait tel qu’il est. En se tournant vers le passé, il se met au service de l’homme. N’est-ce-pas l’homme qui fait l’histoire?
Georges Washington est encore à l’étude après plus de deux cents ans. Les historiens fouillent encore les archives pour découvrir d’autres vérités sur ce personnage. Même Christophe Colomb est encore un souci pour les historiens après plus de cinq cents ans. Des recherches se poursuivent encore sur sa date de naissance, sur son lieu de naissance, sur ses intérêts économiques au moment de la conquête des îles de la Caraïbe. 1789 n’est pas épargné. Les historiens continuent de déchiffrer les documents pour démêler l’énigme. Révolution ou continuité sans le roi? La guerre du Sud suscite encore pas mal d’hostilité. Guerre de caste. Guerre de classe. Ou guerre entre deux groupes armés économiquement et politiquement comparables? L’interprétation du fait vécu n’est donc pas un dogme qui donne droit à une vérité absolue. L’histoire ne s’arrête pas donc elle ne peut pas recommencer. Elle continue…
Pourquoi avoir peur de questionner l’importance des rebelles, l’indépendance d’Haïti, les héros, les va-nu-pieds, l’administration de l’empereur, le programme de son gouvernement, les crimes politiques, la production pour la consommation locale, le commerce local, la production des denrées exportables, l’instruction des va-nu-pieds? Pourquoi avoir peur de chercher si une politique de développement durable avait intéressé le premier gouvernement de la nation? Pourquoi avoir peur d’aller aux sources, de libérer et d’analyser les documents pour connaître d’autres vérités? La nation doit être définie non seulement à partir des événements mais aussi à partir de son système de fonctionnement, de son mode de production et des rapports de production. En livrant la réponse au questionnement du passé au lecteur, celui-ci arrivera à retenir la culture politique, la culture économique, la culture sociale et même religieuse de la nation dans le sens historique. Pourquoi tant d’histoires? Pourquoi tant de cachoteries?
L’historien est un être humain. Il s’efforce d’être impartial. Il n’est pas obligé d’écrire pour une classe sociale, un parti politique ou une caste si cette dernière existe en Haïti. Il accomplit son travail dans le temps pour établir des repères utiles à l’homme. Heureusement, personne ne peut arrêter le temps. Personne ne peut effacer le fait vécu documenté pour recommencer l’histoire. Le passé a vécu. Il s’impose grâce aux documents qui ont conservé son souvenir. Il continue à vivre grâce à l’historien.
1-Robin G Collingwood- Idea of History. Oxford, Clarendon Press, 1946.
2-Paul Ricoeur-Temps et Récits. Paris, Seuil 1985, T. III.
3-Roger Chartier- Le Monde 18 mars1993
4-Marc Bloch- Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien ed. Critique, Paris, A. Colin 1993.
5-Reinhard Koselleck- Le Futur passé, Paris, édition de l’EHESS 1990.
Arnold C. Talleyrand
archtall@hotmail.com
Commenter cet article