L'historiographie n'accorde pas une grande signification à la proclamation de l'indépendance d'Haïti. Les travaux de l'historien français Marc Ferro témoignent éloquemment de la faible position qu'occupe l'étude de la révolution de Saint-Domingue, qui se situe pourtant après les révolutions américaine et française qui eurent lieu en la deuxième moitié du XVIIIè siècle et représente en outre la première révolution issue des colonies d'exploitation.
En son livre intitulé comment on raconte l'histoire aux enfants à travers le monde entier, Marc Ferro ouvre son livre ainsi: <<Ne nous y trompons pas: l'image que nous avons des autres ou de nous-mêmes, est associée à l'histoire qu'on nous a racontée quand nous étions enfants. Elle nous marque pour l'existence entière. Sur cette représentation, qui est aussi pour chacun une découverte du monde du passé des sociétés, se greffent ensuite des opinions, des idées fugitives ou durables, comme un amour, alors que demeurent, indélébiles, les traces de nos premières curiosités, de nos premières émotions.>>(1)
Marc Ferro choisit Trinidad, pays de la Caraïbe, comme terrain pour procéder à l'analyse des livres d'histoire liés à la mémoire de l'esclavage. Ainsi la facture des manuels d'histoire constitue-t-elle un outil exceptionnel pour l'étude des relations entre la vision des conquérants, en l'espèce les colonisateurs esclavagistes français, et celle des exclus, partiellement les affranchis et totalement les esclaves, suivant le code noir, qui, eux, se sont transformés en libérateurs en édifiant leur État-nation. Nous pouvons interroger la pertinence de ce choix, quand nous savons que Haïti a connu des historiens dès la première moitié du XIXè siècle.
Est-ce à dire que les manuels français d'histoire-géographie ne mentionneraient pas alors les colonies esclavagistes françaises des Amériques ni la défaite de leurs troupes qui étaient envoyées à Saint-Domingue en vue de rétablir l'esclavagisme par l'armée indigène commandée par son général en chef Jean-Jacques Dessalines? L'historien Marc Ferro ne s'est pas donné la peine d'approfondir sa connaissance historienne du phénomène haïtien. Il simplifie plutôt:
<< En Haïti, deux cents ans après, en 1991, on fête toujours le grand soulèvement de l'esclave Boukman, en août 1791, qui aboutit en 1804 à la première des indépendances des peuples colonisés. La victoire est toujours placée sous le signe du vaudou, qui, au temps de Toussaint Louverture, donna aux noirs la force de combattre et de vaincre les armées de Bonaparte puis de Napoléon.>>(2)
Quid des généraux de l'armée indigène qui ont signé aux Gonaïves, le 1er janvier 1804 et le 1er de l'Indépendance d'Haïti et << ont juré à la postérité, à l'Univers, de renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.>> Signé Dessalines, Général en chef, Christophe, Pétion, etc. L'auteur n'a pas nommé ces généraux qui avaient bien compris que la bataille se déroulait également dans les périmètres du champ symbolique. Ils s'y engagèrent stratégiquement en décidant de nommer le nouvel État du nom des premiers habitants de l'île qui furent décimés par les conquérants: Haïti. Marc Ferro cite en maintes fois, Frantz Fanon, mais il n'établit pas l'homologie entre la problématique de Fanon et l'acte posé par ces généraux qui, eux, se sont présentés désormais: Haïtiens.
John O'Neil, lui, analyse la libération du langage comme un des processus essentiels et souvent méconnus des mouvements de colonisation, à partir des travaux de Fanon et de Freire. Il ne se réfère pas à la proclamation de l'indépendance d'Haïti. Cependant comme ce pays est exemplaire, citons cet extrait de l'auteur :
<< Les hommes sont réduits au silence jusqu'à ce qu'un poète s'avance et vienne nommer les ombres qui peuplent le silence envahissant leur vie. De tels hommes sont réduits au silence jusqu'à ce qu'ils se trouvent un nom. Jusqu'à ce qu'ils n'aient plus besoin de se décrire dans les termes des autres, des termes comme nègres, arabes, défavorisés, c'est-à-dire, tant que les trois quarts de l'humanité cessent de se considérer selon << la théorie de l'inhumanité>>( Frantz Fanon, Pour la révolution américaine, Paris, François Maspéro, 1964,p.13), qui la garde sous la domination de l'autre quart. Le silence règne dans les clichés, les expressions toutes faites, le bavardage et les stéréotypes au moyen desquels l'oppresseur assujettit les opprimés. Le silence est l'action dure et cruelle de ceux qui refusent de donner un nom aux institutions politiques qui les autorisent à posséder d'autres hommes.>>(3)
La dénomination constitue donc un acte d'émancipation. Les généraux de l'armée indigène en donnèrent la démonstration à l'issue de leur victoire définitive sur les troupes françaises à Vertières, le 18 novembre 1803. Le Général en chef Dessalines avait établi son quartier général au village du Haut du Cap dans l'après-midi du 19 novembre 1803 se présente au camp l'adjudant-général Duveyrier chargé des pouvoirs de Rochambeau pour négocier la reddition de la place.
L'acte de capitulation fut libellé ainsi:
Aujourd'hui 27 Brumaire (19 novembre 1803), l'adjudant-commandant Duveyrier, chargé des pouvoirs du général en chef Rochambeau, commandant l'armée française. Pour traiter de la reddition de la ville du Cap, et moi Jean-Jacques Dessalines sommes convenus des articles suivants:
Article 1er: La ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis dans dix jours, à dater du 28 présent, au général en chef Dessalines...
Article 2: Les troupes des deux armées resteront dans leurs positions respectives jusqu'au dixième jour fixé pour l'évacuation du Cap...
L'armée indigène prit possession du Cap le 7 Frimaire en 12 (29 novembre 1803). Thomas Madiou, le premier historien haïtien décrit ainsi la situation:
"Tous les points de l'ancienne partie française avaient été abandonnés des troupes européennes, l'indépendance du pays était entièrement conquise. On songea tout de suite à donner un nouveau nom à cette terre qui formait un nouvel État. Le nom d'Haïti, rappelant les aborigènes de l'île qui s'étaient fait exterminer en défendant leur liberté, sortit de toutes les bouches. Il fut accueilli avec enthousiasme et les indigènes s'appelèrent Haïtiens."(4)
De Saint-Domingue à Haïti, le trajet est tout autre que celui qu'avait tracé la traite négrière. Se renommer Haïti, c'est signer un acte d'humanité. La reconquête indigène universalise donc la notion de personne. Ainsi celle-ci participe-t-elle à l'avènement des droits dans le fondement se loge dans l'édification de l'État-nation qui comprend, en principe, trois éléments: un territoire spécifique donc strictement délimité, aménagé par une population, sur laquelle s'exerce l'autorité d'un pouvoir juridiquement organisé. Aussi est-ce dans ce contexte que s'appréhende la signification d'une fondation au titre de la toponymie comme combat dans le champ des classements socio-politiques. Selon l'historien Jean Fouchard, l'armée indigène n'avait jamais cessé de s'abreuver aux sources des premiers habitants de l'île, et il cite Thomas Madiou:
<< octobre 1802 Dessalines fut reconnu par ses troupes chef suprême des indigènes. Il établit le siège de son gouvernement à la Petite-Rivière et donna aux populations soumises à son autorité le nom d'Incas ou enfants soleil... Ses soldats avaient rarement plus de trois cartouches chacun, quand ils attaquaient un poste français au qui-vive des sentinelles ils répondaient: "Fils du soleil!" Il y a encore (ce qui signifiait qu'il restait encore des défenseurs de la liberté).Dessalines et Pétion organisaient à la Petite-Rivière de l'Artibonite le Gouvernement indigène qui avait pris la dénomination du Gouvernement des Incas.>>(5)
Le travail de l'identitaire était donc toujours à l'oeuvre et se manifestait indubitablement une conscience en soi et pour soi. Cependant, n'était-ce pas une conscience malheureuse, suivant l'étude de Jean-Paul Sartre sur la négritude, l'Orphée Noir ? (6)
John O'Neil le fait ressortir, en se référant à Paolo Freire, la pédagogie des opprimés:
<< L'existence humaine ne peut être silencieuse; elle ne peut se nourrir de jeux de mots, il lui faut des mots vrais au moyen desquels les hommes transforment le monde. Exister humainement, c'est nommer le monde, le transformer. Après avoir été nommé, le monde apparaît à celui qui vient de le nommer, comme un nouveau problème et exige une nouvelle appellation. Les hommes ne se font pas dans le silence, mais dans la parole, le travail et dans la réflexion-action.
Mais tandis que le fait de dire le mot vrai-qui est travail et praxis- signifie transformer le monde, cette appellation n'est pas réservée à quelques hommes comme un privilège, mais en fait le droit de chaque homme. Par conséquent, personne ne peut dire le mot vrai de sa seule initiative, personne ne peut en dire à la place d'un autre par un geste prescriptif qui dépossède les autres de leurs mots..>> (7) Devant la "dépossession du monde"(Jacques Berque) constitutive du système impérial, Haïti a opposé la reconstitution de soi dans la recomposition d'un ordre social autre.Néanmoins, l'élite de ce pays semble s'être arrêtée à la geste de 1804. Ainsi l'impression de cette suspension sociétale bi-séculaire a-t-elle porté les essayistes, les anthropologues, sociologues, politologues,etc, à se pencher et à plancher sur des schémas d'explication de la crise structurelle qui a toujours secoué la société haïtienne. (8)
En revanche, les acteurs socio-culturels, qui balisent la culture populaire, lui ont symboliquement donner la réplique, le réalisme merveilleux de Jacques-Stephen Alexis, en structurant les moyens de communication, une langue, le créole, un système de croyances et de pratiques, la religiosité populaire et un aménagement de son environnement. C'est certes la culture, comme espace de liberté. Toutefois, le mimétisme de l'élite, Jean Price-Mars l'aurait intitulé, son bovarysme, comme part maudite (Georges Bataille), a donné lieu à un État-victimaire (René Girard) qui a conduit le pays à la ruine.
Comment pouvons-nous alors prononcer Haïti comme mot vrai, comme nom porteur d'une cause juste?
À la manière de Friedrich Hegel? Karl Marx? Jean-Jacques Dessalines? Henri Christophe? Alexandre Pétion? Des mouvements sociaux? Des Cités?...?
1-Marc Ferro, Comment on raconte l'histoire aux enfants à travers le monde entier, Paris, Payot,1981,p7.
2-Marc Ferro, Histoire des colonisations des conquêtes aux indépendances XIIIè-XXè siècles, Paris, Éditions du Seuil,1994, p173.
3-John O'Neil: << Le langage et la décolonisation: Fanon et Freire>>Sociologie et Sociétés(vol 6 No. 2 novembre 1976), p55.
4-Thomas Madiou: Histoire d'Haïti. Tome III 1803-1807, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1989.p131.
5-Jean Fouchard: <<Où, quand et par qui fut choisi de redonner à notre patrie le nom Indien d'Ayti>>. Bulletin du Bureau National d'Ethnologie(N.1. 1984) p65.
6- Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la Nouvelle Poésie nègre et malgache de langue française précédée de <<Orphée Noir>> par Jean-Paul Sartre, Paris, Presses Universitaires de France, 1948.
7- John O'Neil, op.cit.p60.
8- Sténio Vincent: <<Le glissement de la nation>> En posant les jalons, tome 1,pp91-269, 1939.
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