Dès quelques décisions prises par le tandem Préval-Bellerive, la plus calamiteuse a sans le moindre doute été l'annulation du Carnaval 2010.
Chacun sait que: “L'Haïtien ne négocie pas son carnaval”. Si vous l'interdisez en février, il se rattrapera en novembre ou décembre, ou en quelque mois de son choix. Et puis, le prétexte était aussi douteux que transparent: pour quelques centaines de milliers de morts et quelques dizaines de milliers d'amputés de toutes sortes, fallait-il priver 9 millions 700 mille citoyens de leur droit sacré à leur défoulement annuel ? Le Christ lui-même n'avait-il pas déclaré:”Laissez les morts enterrer les morts” ? Quant aux “kokobe”, chacun sait qu'ils sont peu doués pour les bandes carnavalesques et qu'ils ne savent pas plus danser que les bossus boire le cocoyer.
Et puis, quelle idée de se risquer à frapper sur l'essieu d'alignement du cosmos, lequel comme on le sait n'a jamais séparé Eros de Thanatos et Banda de Baron ?
Mais quelle belle revanche que celle de nos concitoyens ! Avec une fougue et un enthousiasme proprement atavique, ils ont envahi les rues aux quatre coins du pays, entonnant des chants guerriers ou grivois et mêlant danses et sport avec cette créativité qui nous a rendu si célèbre de par le vaste monde. Ainsi, à côté des danseurs rivalisant de prouesse et improvisant des feux de joie avec les matériaux les plus insolites: pneus, véhicules et même des immeubles, les sportifs n'étaient pas en reste. Se préparant sans doute pour les prochains Jeux Olympiques, les plus costauds déplaceaient des masses énormes, poubelles ou carcasses de véhicules. D'autres, moins balèzes mais plus habiles, mesuraient leur capacité à lancer des énormes pierres le plus loin possible et dans les directions les plus diverses. Mais l'élite de ce dernier groupe, méprisait la force brutale, lui préférant le tir de précision: vitrines de commerce (médaille de bronze), pare-brise de véhicule (argent), la tête des agents de l'ordre ou des simples passants étant réservée à ceux qui postulaient l'or.
Toute la panoplie des personnages traditionnels de nos jours gras était présente. Depuis les Arabes, la tête enmaillotée de T-shirts (rose de préférence) en guise de keffieh, jusqu'aux Indiens gracieusement prêtés par la MINUSTHA avec leur suite de Népalais et de Bengladeshis, sans oublier évidemment les Charles Oscars, courtoisie de nos amis Brésiliens. Tout ce beau monde s'agitait dans un ballet qui n'était pas loin de rappeler notre traditionnel “lago-lago”, accompagné par l'explosion de pétards de types nouveaux: grenades lachrymogènes ou flash-bang, les premières dégageant un parfum inoubliable, les secondes à la fois lumineuses et bruiyantes.
Qui de mieux pour orchestrer ce joyeux spectacle, sinon un spécialiste, plusieurs fois monarque du Carnaval, président-musicien comme certains étaient rois-philosophes, et aspirant à devenir président pour tout de bon. Sous sa baguette inspirée, le pays entier, des Cayes au Cap s'agitait sur le nouveau rythme de son invention.
Ne manquaient à cette grande fête nationale que les entrepreneurs locaux, qui cette fois avaient préféré, suivre le spectacle, scotchés à leur poste radio ou rivés à leur écran télé. Plus loin de nous, la diaspora et les éventuels investisseurs étrangers, regardaient sidérés cette extraordinaire démonstration en se disant que tout compte fait, ils iraient l'an prochain au carnaval de Santo Domingo, à celui de Trinidad ou de Rio
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