Non, il semble que la corruption soit le seul apanage des gouvernants de ces pays qui restent les premières et ultimes victimes de la gloutonnerie des nouveaux chevaliers de la plus récente mouture du capitalisme triomphant.
En dénonçant l'hypocrisie du discours dominant, loin de nous cependant l'intention d'escamoter voire de justifier la corruption qui gangrène notre propre société. Elle prive en effet notre peuple déjà exsangue de trop des ressources indispensables à son développement et à son bonheur. Qui dira le prix payé par la grande masse des exclus, aux adorateurs nationaux du Veau d'Or, souvent liés d'ailleurs à leurs complices ou commanditeurs internationaux ? En génies potentiels réduits en avortons faute d'accès à l'éducation, en enfants décimés par la diarrhée ou dont l'épanouissement a été à jamais brisée par des années de sous-nutrition. En jeunes femmes mortes en tentant de donner la vie, par manque de soins adéquats. En routes non construites, pour cause de fonds dilapidés. En récoltes perdues, faute d'engrais ou de canaux d'irrigation. En paysans vieillis au delà de leur âge, pour avoir trimé tout au long de leur courte vie, avec pour outil le plus moderne une houe ou un couteau digo.
Non, la corruption est impardonnable et si la peine de mort n'avait été abolie, corrompus et corrupteurs seraient les premiers à mériter le supplice antique d'être enfermés dans un baril hérissé de couteaux et puis précipités le long d'un flanc de nos montagnes.
Loin de nous donc, l'intention de faire bénéficier la corruption ambiante de la moindre indulgence ou d'une coupable indifférence. Il s'agit plutôt de la démasquer sous ses multiples oripeaux, qu'ils soient de coton usé ou de soie rutilante.
Il y a d'abord la corruption arrogante, celle qui s'affiche en plein jour, sûre de son impunité. Elle est d'abord le fait des hommes et femmes du secteur public, maîtres en détournement de fonds, concussion, commissions et dessous de table. Il est utile de savoir que pour voler un dollar d'argent public, un fonctionnaire doit généralement en gaspiller 10, car il faut bien brouiller les pistes. Par incompétence, négligence ou soif d'argent vite gagné, on achète de l'équipement surfacturé ou d'un gigantisme incompatible avec nos besoins comme avec nos moyens. La corruption dans le haut secteur public est sans doute la forme la plus condamnable de ce mal, d'abord parce qu'elle exploite la confiance de la nation et à cause des sommes impliquées.
Elle rejoint là, celle des traficants de drogues, depuis quelques décennies leurs complices, quand ils ne se confondent pas avec eux. Mêmes sommes colossales, même hâte à l'enrichissement, même affichage scandaleux en lourds bijoux, habits de luxe, 4X4 dont le prix est d'au moins 6 chiffres, maîtresses entretenues dans leurs chateaux de sable...
Suivent les hordes de contrebandiers, grands et petits, qui, avec la complicité des douaniers, exercent impunément leur art depuis tant d'années, qu'ils sont aujourd'hui perçus comme des modèles à émuler.
Et puis viennent les petits fonctionnaires. Ceux qui jouent des pieds et des mains, et parfois d'autres organes, pour se faire classer à un poste pour lequel il ne sont pas qualifiés. La secrétaire, toujours absente, sauf au jour béni de la paie. Vous appelez pour le service qu'elle vous doit, “elle s'est déplacée” vous répondra-t-on. Le policier, qui esquive sa mutation à un poste qui lui déplait, en pratiquant le fameux “fòlòp”, mais sans jamais oublier de récupérer son chèque. Et puis ses collègues, rassemblés à un carrefour, échangeant entre eux les plus récents zins, ou l'oreille vissée à leur cellulaire alimenté aux frais du contribuable, souverainement indifférent au trafic des véhicules, bloqué ou sujet à une poussée d'anarchie. Tous ces employés de l'État, dont l'indolence alimente les racketteurs agglutinés devant les bureaux pub , et qui leur reversent à n'en pas douter une partie des sommes extorquées à des citoyens désespérés.
Finalement, il y a nous les citoyens, qui de guerre lasse acceptons ce système et l'alimentons, au nom de la débrouillardise et du sauvetage individuel. Toujours à la recherche d'un “contact”, prêts à graisser les pattes au lieu de réclamer le respect de nos droits. Trichant sans cesse avec la loi, les règlements, les règles de la bienséance, les principes du vivre-ensemble et au fond avec le simple bon sens. Nous brûlons les rares feux rouges, empruntons les rues à contre-sens, balançons sur la voie publique nos déchets plastiques, batissons nos propres demeures en dépit des lois de la physique et saisis de nous retrouver sous un tas de décombres. Surtout, nous fréquentons sans sourciller les grands corrompus, recherchons même leur compagnie, quand nous ne maneuvrons pas pour leur offrir nos filles. Pourtant c'est à eux que devrait s'appliquer le banissement social, ce que les Américains nomment “shunning”, mesure efficace s'il en est.
Non, décidément, pas de quartier pour la corruption ! Traquons là où qu'elle se trouve, débusquons la, qu'elle se réfugie ou qu'elle s'étale, dans l'État, le secteur des affaires et jusque dans notre propre coeur quotidien. Le salut national est à ce prix
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