Lors de l’ouverture officielle à Göteborg, plusieurs exposés ont été présentés par trois membres fondateurs de cette institution. La Fondation a le plaisir de publier le texte de M. Hénoch Trouillot:
Madame la directrice du Museum of World Culture,
Membres du Musée,
Représentants des Musées d’Ethnographie de Genève et Tropenmuseum d’Amsterdam, Chers visiteurs,
Les objets et représentations vodous que nous avons l’avantage de présenter dans cette exposition, appartiennent à plusieurs rites du vodou haïtien, principalement le rite Makaya dont font partie les sociétés secrètes “Bizango”, c’est-à-dire des représentations de “loas” (d’esprit), symboles de résistance à l’esclavage colonial, à l’exploitation de l’homme par l’homme.
Pour une meilleure compréhension de ce que ces représentations “Bizango” expriment, il est nécessaire de se faire une idée de l’histoire tragique d’un peuple qui a toujours vécu et vit encore dans l’extrême, dans la lutte pour sa survie… je me permets de relater une partie de cette histoire.
La culture de la majorité de la population haïtienne est une synthèse de différents apports culturels: rencontre entre diverses ethnies africaines et indiennes d’une part, friction de ces dernières avec le système esclavagiste imposé par l’occident, d’autre part. Elle s’est élaborée au cours d’une longue période pour conduire, à un ensemble organisé d’appréhension de la vie, de l’univers.
Le créole, la tradition vodou et la médecine populaire sont les trois piliers de la culture populaire haïtienne et le vodou est omniprésent dans tous les aspects de la vie culturelle du pays.
Le système de fonctionnement et de représentation se compose comme suit:
- Objets utilitaires de la vie courante;
- Nourriture créole;
- Médecine traditionnelle, par l’utilisation de plantes appropriées, utilisées jusqu’à présent par 80% de la population;
- Différents rites utilisés dans les cérémonies;
- Danses, chants, instruments de musique traditionnels;
- Costumes traditionnels;
- Objets mystiques, magiques;
- Peinture, poterie, sculpture;
- Techniques de combat;
Les besoins d’expansion des sociétés européennes dominantes du XVè siècle (espagnoles, anglaises, françaises, et autres) les amenèrent dans le “Nouveau Monde” à la recherche de nouveaux marchés et d’enrichissement rapide. C’est ainsi que les indiens, premiers habitants de l’île, réduits en esclavage furent les victimes de la renaissance des valeurs esclavagistes de l’époque. La population de tout un continent fut exterminée y compris celle d’Haïti, ce qu’on peut considérer comme un premier génocide; pour remplacer les indiens, les colons esclavagistes instituèrent la traite négrière, dépeuplant ainsi l’Afrique. “En 400 ans la traite négrière opère une ponction démographique que les dernières synthèses chiffrées placent entre douze et quatorze millions d'africains” (C.f Daguet-Renault).
Les conditions de la traversée dans les bateaux négriers étaient si abominables que, d’après certains auteurs, le quart de cette cargaison humaine enchainée à même le sol, mourrait de mauvais traitements et de privations de toutes sortes durant la traversée (C.f Boyer Peyreleau, 1823), ce qui constitue un deuxième génocide; les survivants ont été vendus comme du bétail dans les colonies d’Amérique, ou ils succombaient en masse, suite aux mauvaises conditions de travail et à la maltraitance, perçu comme troisième génocide;
“A la veille de 1791, la colonie de Saint-Domingue constituait les 2/3 du commerce extérieur français généré par 500 000 esclaves… La production dépassait celle des Etats-Unis qui venaient de naître ainsi que celle de toutes les antilles espagnoles prises ensemble. L’exportation de coton, d’indigo, de café, de tabac, de cuir et de sucre a rempli les cales de 4 000 navires pour la seule année 1791” (Cf. Vodou de Wade Davis, Presses de la Cité 1987).
Les atrocités commises par les colons envers les esclaves portèrent beaucoup d’entre eux à s’enfuir dans les mornes au péril de leur vie et à devenir “marrons”, pris en charge par des sociétés secrètes, communément appelés Bizango, Sanpwèl, Vlengbendeng etc…;
C’est dans ce contexte particulier qu’eut lieu la cérémonie du Bois Caïman, (rencontres entre les chefs rebelles), qui permit aux insurgés de planifier une insurrection générale dans la nuit du 22 au 23 août 1791; la guerre qui s’ensuivit dura 12 ans et leur permit de battre l’armée la plus aguerrie et la plus puissante de l’époque, celle de Napoléon Bonaparte; la victoire une fois conquise, le pays reprit son ancien nom indien d’”Haïti” qui signifie “Terre Haute”.
Par la révolution populaire saint-domingoise qui a abouti à l’éclatement du premier ordre mondial (1492-1815), Haïti a joué un rôle de premier plan dans la région, en aidant tous les pays qui le voulaient à combattre l’esclavage et à conquérir leur indépendance.
En Haïti, au fil des ans, un autre système de deux cultures fut mis en place, l’une dominante, héritée de la culture esclavagiste, et l’autre dominée, culture de la majorité de la population qui préfigureront les grandes persécutions du vodou et la situation d’apparteid et d’exclusion dans lequel se trouve actuellement le peuple;
Apports de la culture de la majorité
“Il ne peut exister de développement économique et social en dehors de la culture. Le vodou, le créole et la médecine traditionnelle constituent le noyau de la culture haïtienne et de ce fait sont d’une importance capitale pour toute approche quelconque de transformation et de développement harmonieux de la société haïtienne”
•Apport de la médecine/botanique: lien étroit avec la nature et respect de cette nature en général avec l’implication directe des arbres, points d’eau, source, mer etc…, en tant qu’espaces sacrés dans le culte, connaissance des plantes et leur utilisation dans la médecine traditionnelle.
•Apport artistique: chants, danses, musiques, poésie, architecture, peinture, sculpture, artisanat, ustensiles utilitaires, mobilier, art vestimentaire (vêtement, coiffure et foulard), art culinaire.
•Apport au niveau de la communication: création d’une langue, le créole permettant la communication entre différentes ethnies, gestuelle, système de signe.
•Apport arts et lettres: source d’inspiration au niveau de la musique, des chants, des danses, de la littérature (romans, poésie, théâtre), contes et légendes, architecture et construction.
•Apport militaire: développement de techniques de guérilla qui ont permis d’affronter et de battre les troupes espagnoles, anglaises et même les troupes napoléoniennes, les plus aguerries de l’époque.
Apport historique: connaissance du territoire acquise à travers les déplacements sur ce territoire, facteur important durant la guerre pour l’indépendance; les participations de vodouisants, gardiens d’une connaissance de l’histoire du pays aux fêtes patronales, aux pélérinages, les déplacements de “bandes raras”, ont permis un échange de connaissances et ont joué un grand rôle dans la politique du pays.
• Apport philosophique et religieux: vision de l’univers (cosmologie), appréhension des rapports des hommes entre eux, des rapports des hommes avec leur environnement naturel et construit, des rapports du monde vivant à l’invisible, aux morts; lors de la prise de possession, l’individu apaise ses frustrations en devenant le réceptacle d’un lwa (traitement curatif, psychanalitique) accepté et vénéré par toute la communauté vodou.
Potentiel: capacité de mobiliser la communauté autour de projets indispensables à la collectivité (irrigation, alphabétisation, vaccination, éducation en général). Par ailleurs, la communauté vodou renferme un potentiel non négligeable en terme de développement et systématisation des connaissances au niveau de la médecine traditionnelle, du savoir-faire en agriculture et en construction. Comme apport non négligeable, on peut encore mentionner l’attrait qu’excerce le vodou dans le développement du tourisme culturel.
En 1997, l’UNESCO a proposé la date de l’insurrection générale des esclaves de Saint-Domingue, le 23 août, comme “Jour de l’abolition de l’esclavage et de la Traite Négrière”.
Jean-Enock Trouillot
jetml@hotmail.com
Septembre 2009
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