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Haïti: Cher ami,
Les évènements du 12 janvier 2010 dernier ont remis encore une fois Haïti au tout premier plan de l'actualité internationale. Les réunions se multiplient et les déclarations font la manchette des journaux. Haïti en a l'habitude ! Elle ne laisse pas indifférent ! Les circonstances particulières de sa naissance et de son existence, qui ont influencé son parcours difficile, peuvent expliquer, en partie, la situation actuelle, catastrophique de fragilité et de pauvreté, à laquelle elle doit faire face actuellement.
La réalité de la guerre de l'indépendance d'Haïti est bien connue, il n'est point besoin de la rappeler, sinon pour dire qu'elle a surpris le monde occidental par sa hardiesse et sa portée historique, comme une éruption volcanique soudaine. Elle s'est présentée seule à la face du monde comme un défi audacieux, par son refus à la fois de l'esclavage et de l'idéologie dominante sous-jacente, en proclamant, sans ambages, l'égalité intrinsèque, inaliénable, de tous les êtres humains, sans distinction de race. Le danger de propagation de cette révolution, en plein territoire esclavagiste caribéen et nord- américain, était vécu comme une menace à leur opulence, par les puissances coloniales de l'époque.
L'Angleterre, qui jadis incitait Toussaint Louverture de se détacher de la France, en proclamant l'indépendance de Saint-Domingue, ne tarda pas à prendre position. Dans le Traité de Paris, en mai 1814, on peut lire le passage suivant : « Dans le cas ou sa Majesté Très- Chrétienne jugerait convenable d'employer quelque voie que ce soit, même des armes, pour récupérer Saint-Domingue et ramener sous son obéissance la population de cette colonie, Sa Majesté Britannique s'engage à ne point y mettre, où permettre, qu'il soit mis par aucun des ses sujets, directement ou indirectement, un obstacle. » En 1823, l'Angleterre reconnaissait l'indépendance du Mexique et des autres États de l'Amérique du Sud, mais se gardait de répéter ce geste en faveur d'Haïti.
Aux États-Unis, Thomas Jefferson, dès son arrivée au pouvoir, prêta à la France la somme de $ 300 000 pour donner assistance aux anciens colons de Saint-Domingue. Il assurait à M. Pichon, ambassadeur de Napoléon à Washington, que les États-Unis seraient neutres et ne voleraient plus au secours de Toussaint si la France décidait d'envoyer une expédition militaire. À sa demande, en décembre 1807, le Congrès américain votait contre Haïti un embargo qui resta en vigueur pendant deux ans, jusqu'en mars 1809.
En 1821, lors de la première réunion convoquée à Panama par Bolivar de tous les États indépendants du Nouveau Monde, Haïti ne fut pas invitée. Les États-Unis avaient mis leur veto : « Nous n'irons pas à une conférence sur le trafic des esclaves et sur Haïti. »
En 1850, le sénateur Benton, du Missouri, résumait en ces termes la politique des États-Unis : « Notre politique vis-à-vis d'Haïti a été fixée il y a trente ans. Nous commerçons avec elle, mais aucune relation diplomatique n'avait jamais été établie entre nous. Nous achetons d'elle du café que nous payons, mais nous n'échangeons ni consuls, ni ministres, nous n'en recevrons ni consuls mulâtres, ni ambassadeurs noirs.»
La même année, le 27 avril 1850, un article du journal américain le Weekly Herald sera plus explicite : « Ce serait une chose glorieuse de renverser ces horribles pirates, les pires des pirates et des bandits couleur de charbon, la population noire de ce qu'on appelle l'empire d'Haïti. »
On comprend dès lors que ce fut dans l'indifférence générale qu'en 1825, le roi de France, Charles X, envoya son armada extorquer la somme de 120 000 000 de francs ( réduite plus tard à 90 000 000 ) à la jeune République d'Haïti, comme dédommagement des anciens colons de Saint-Domingue. Cette somme (comparée au prêt de $ 300 000 de T. Jefferson et les $ 15 000 000 de la vente de la Louisiane qui s'étendait sur 22% de la superficie des É.U.) est énorme si l'on considère qu'elle représentait aussi quatre fois le budget de la France, dix fois le revenu annuel d'Haïti. Un mémoire du Quai d'Orsay, signé du baron Mckau, signalait qu'avec la signature du traité « Haïti allait être transformée en une colonie commerciale, toujours liée à son ancienne métropole, à un coût moindre et avec des rendements plus intéressants qu'auparavant ». C'en était fait d'Haïti !
Ce ne fut pas tout, car « en plus de l'indemnité, Haïti réservait en outre à la France le privilège de ne payer que la moitié des droits exigibles aux pavillons étrangers, ce qui laissa, pendant dix ans, un déficit annuel de deux cent quatre-vingt un mille piastres ( P. 281 000 ) sur un revenu total n'excédant pas un million cent vingt-cinq mille piastres. ( P. 1 125 000 ) ». De plus, ces avantages accordés à la France provoquèrent des difficultés avec les États-Unis qui menacèrent de représailles le gouvernement haïtien ; celui-ci dut céder en leur accordant les mêmes avantages douaniers qu'à la France. Haïti perdait ainsi en cascade sur tous les fronts !
« On s'accorde à dire que l'indemnité est la source de nos grands malheurs, qu'étant au-dessus de nos moyens, elle a entravé l'essor national, entraîné l'anarchie financière et politique qui a abouti à l'occupation américaine. »
En effet, pour payer la première tranche de cette indemnité, le gouvernement d'Haïti dut recourir, pour la première fois de son histoire, à un emprunt extérieur. Elle sera ainsi entraînée dans une spirale d'endettement continue, par la nécessité de faire appel à chaque fois à des emprunts extérieurs, pour amortir ceux qui précédemment avaient servi au paiement des différents termes de cette indemnité, sans jamais pouvoir, à aucun moment, investir dans le développement du pays.
« Les étrangers qui ne cessent de critiquer l'administration financière haïtienne devraient chercher les raisons de sa pauvreté. Ils devraient savoir que les assauts fréquents et répétés sur le trésor haïtien par l'une ou l'autre des grandes puissances ont contribué pour une large part au déficit de son budget et des circonstances difficiles dans lesquelles elle s'est en plusieurs fois retrouvée. L'histoire d'Haïti est une lutte permanente pour conserver sa souveraineté et sa liberté, d'efforts constants pour l'amélioration des conditions sociales et politiques, accomplis sans aide et malgré la mauvaise fois des grandes puissances »... conclut J.N. Léger, homme politique haïtien.
J.N. Léger faisait allusion aux nombreuses fois, au cours du XIXe siècle, où une canonnière, battant pavillon étranger, s'était présentée en rade de Port-au-Prince pour réclamer du gouvernement haïtien, sous menace, une réparation monétaire immédiate, pour un compatriote blessé dans sa dignité, pour avoir été « molesté » ( parfois pris en fragrant délit) par un policier ou dont la maison a été détruite pendant une guerre civile. L'Angleterre, l'Allemagne, la France, l'Espagne et les États-Unis ont en plusieurs occasions recouru à ce procédé abusif pour extorquer de l'argent au gouvernement haïtien.
En 1804, Haïti naîtra donc ruinée par deux siècles de saccage colonial anarchique, dévastée par dix ans de guerre d'indépendance, avec très peu de ressources humaines, sans source de crédit, « livrée aux usuriers qui lui font des avances à des taux inconnus en Europe et qui appauvrissent le pays en l'endettant tous les jours davantage », en présence d'une hostilité internationale concertée, tout cela combiné à une incapacité locale de concevoir une gestion globale du territoire, et de créer une nation haïtienne unifiée, répondant aux aspirations légitimes de la population. L'élite sociopolitique haïtienne doit accepter sa responsabilité, elle a terriblement failli à sa mission émancipatrice.
Dès le début du XXe siècle, les États-Unis ont cherché activement le prétexte à une occupation militaire d'Haïti. Après avoir réussi à prendre le contrôle de sa Banque Nationale, son directeur, un américain, M. Farnham, chercha par tous les moyens à provoquer des embarras financiers à Haïti dans le but d'imposer le contrôle de la douane haïtienne par le gouvernement des États-Unis. La banque suspendit les avances à court terme qu'elle s'était engagée, par contrat, à faire au gouvernement haïtien. De plus, ajoutant aux embarras que la répudiation de ses engagements avait créés, la Banque avait enlevé de son caveau et fait transporter à New York, sur l'U.S. Machias de la Marine de guerre américaine, la somme de $ 500 000 qui appartenait à la République d' Haïti et qui furent mis à la disposition de la National City Bank.
Les Marines américains débarquèrent en juillet 1915 et l'occupation dura jusqu'en 1934.
Les États-Unis avaient ainsi réussi à remplacer l'influence française en Haïti. Le bilan de l'occupation américaine fut désastreux à un triple point de vue. Du point de vue économique, à l'époque, la France achetait pour $ 12 300 000 et vendait à Haïti pour seulement $ 1 360 000, alors que les États-Unis n'achetaient que pour $ 2 300 000 mais lui vendaient pour $ 15 568 000. Le commerce d'Haïti périclita. Il passa de $ 39 644 000 en 1925 à $ 19 449 000 en 1933-1934, une diminution de $ 20 000 000. La limite de crédit que les exportateurs des États-Unis imposaient aux Haïtiens était de 60 à 90 jours alors que l'Europe accordait des termes de 4 à 6 mois. Le désastre fut aussi social, l'Occupant, en favorisant ouvertement l'élite mulâtre au détriment de l'élite noire, exaspéra les antagonismes sociaux. Nous en avons vécu les conséquences après son départ. Le désastre fut aussi politique, « une dictature à deux têtes » , une tête américaine et une tête haïtienne, avec l'abolition d'élection du Président et du Parlement, le remplacement de ce dernier par un Conseil d'État nommé, révocable à son gré, l'abolition de la liberté de la presse et arrestation répétée des journalistes réfractaires, la ruine de la paysannerie par l'imposition de taxes exorbitantes qui provoquèrent leur exode vers Cuba et la République dominicaine. A leur départ, les États-Unis nous laissèrent une armée qu'ils utilisèrent souvent pour manipuler la politique locale. Aujourd'hui, Haïti est au bout de ses forces.
« If you brake it, you own it. » ( Si tu le casses, tu le paies )
Si la communauté internationale qui parle tant de reconstruction d'Haïti est maintenant sérieuse, si elle ne veut plus du saupoudrage humanitaire improductif, si le gouvernement haïtien de son côté veut faire montre de crédibilité et de vision, ils doivent considérer comme prioritaire, la priorité des priorités, l'augmentation de la production d'énergie électrique en Haïti, comme condition sine qua non, d'un développement durable, autonome du pays. Ils doivent viser un objectif d'une capacité ambitieuse de 10 000 MW, ventilée dans le temps, pour en permettre l'absorption graduelle, par la création dans le pays d'une demande énergétique concomitante.
Du coup, la capacité d'accueil de la sous-traitance augmenterait. Par ailleurs, on pourrait penser à la possibilité de générer une industrialisation significative, génératrice d'emplois et de revenus pour l'État, à une industrie touristique avec des infrastructures qui permettraient de dépasser le stade actuel des excursionnistes d'un jour à Labadie, à une diminution de l'utilisation du charbon de bois et à une reconstitution progressive de la couverture végétale du territoire national, à une réduction décisive du coût, actuellement pas compétitif, du kilowatt d'électricité, le plus cher de l'hémisphère occidental. Il ne faudrait pas non plus oublier les bénéfices sociaux que constitue l'accès à l'électricité, comme facteur de civilisation et de progrès technique, l'accès facilité à l'internet, etc. etc. Tout deviendrait possible, réalisable, à la portée !
Les conditions économiques devenant favorables, on pourrait enfin assister à l'émergence d'un État capable de faire face à ses obligations régaliennes, en éducation et en santé, à un pays qui s'affranchirait de la charité internationale qui retrouverait sa dignité perdue, pour reprendre la place qui lui revient dans le concert des nations responsables, avec tout ce qui en découle de positif.
D'où peuvent venir ces mégawatts ? De l'exploitation du potentiel hydro-électrique des sites déjà répertoriés de micro-barrages, répartis sur tout le territoire national, jadis évalués à 100 MW, de la création d'un parc d'éoliens dans le Nord-Ouest et ailleurs dans le pays, on mentionne la région de Malpasse, possiblement aussi celle de la Grand'Anse où souffle le fameux Nordé !
Le coût de ces micro-barrages avait déjà été évalué à $ 5 000 le KW. Le coût d'une éolienne de 1,6 MW est estimé à $ 2 300 000.
Toute aide, construction/ reconstruction/ refondation valable, devrait nécessairement emprunter résolument cette voie royale de l'augmentation décisive de la capacité énergétique du pays; tout restera blablabla et catalogue d'idées réchauffées, en absence de cette détermination de se procurer cet apport énergétique « locomotive », indispensable, bien que pas suffisante certes, nous en sommes conscients, pour entraîner le développement du pays. Toute approche différente reviendrait encore à du saupoudrage, trompe-l'oeil, au mieux, à un pis-aller sans mieux-être généralisé. Nous courrions le risque, inacceptable, d'entendre encore dans dix ans, ce refrain, « en Haïti les greffes ne prennent pas ! »; évidemment, ce sera le cas, si nous n'avons pas maintenant la vision persuasive et le courage d'utiliser le bon greffon !
Kenbe, kenbe fô
Frantz Douyon
Montréal le 4 avril 2010
Rappel: Frantz Douon a écrit "Haïti de l'indépendance à la dépendance ", ouvrage édité à l'Harmattan
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