Numéro 7
Septembre2010
***LA SENTINELLE DU PEUPLE***
La Sentinelle est devant, elle éclaire le chemin de la libération du peuple
Éditorial
Cela fait longtemps qu’en Haïti, comme dans beaucoup d’autres pays, une élection produit le même effet qu’un os : dès qu’il tombe à terre, tous les chefs de bandes locales, tous les politiciens sans jugeote et tous les mercenaires du lumpen prolétariat se dressent pour l’attraper.
Les élections-sélection du 28 novembre sont semblables à un piège que l’oligarchie et la communauté internationale tendent au peuple haïtien : leur tenue serait pour elles comme une bénédiction et elles pourraient se précipiter aussitôt sur le pays. Le peuple ne dispose pas encore entre ses mains d’un instrument politique qui lui permettrait de s’imposer comme le seul acteur en qui résiderait vraiment la souveraineté du pays. C’est pourquoi Sentinelle lui demande de rester à la maison le jour des élections ! Et là où il est en mesure d’empêcher la tenue de cette mascarade, qu’il agisse avec toute sa détermination !
La situation que nous vivons aujourd’hui dans le pays montre la nécessité pour tous les patriotes et tous les progressistes de s'unir pour construire cet instrument politique. Ce travail a déjà commencé.
Nous sommes en retard ; mais pour mener à bien ce travail, il faut à la fois prendre le temps nécessaire et ne pas le gaspiller.
Dans ce numéro 7 de Sentinelle, après avoir détaillé la question des élections-sélection, nous continuons à dénoncer les agissements de l’oligarchie. Et nous mettons en lumière les conséquences de tous ces soi-disant projets de développement bidon que les dirigeants mettent en place dans le milieu rural.
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I. Élection-sélection et reconstruction en toc importée sont inséparables
1.1. Les pauvres des villes et les candidats ayant encore un peu de crédit commencent à être attirés par l’odeur des élections bidon.
Le secteur politique de la communauté internationale, le pouvoir et l’oligarchie qui se trouve derrière lui n’hésitent devant aucun moyen pour faire avancer l’élection bidon. La presse internationale et nationale emploie les méthodes qui lui sont propres pour livrer la marchandise ; les membres du Conseil électoral provisoire (CEP) sont soumis à de fortes pressions pour aller de l'avant, sans se retourner, dans l’organisation de la sélection ; on utilise les services de l’État, les actions des agences onusiennes et des ONG humanitaires pour faire saliver la population ; ils se servent d’artistes qu’ils ont dans leur manche et à qui ils demandent de se porter candidats, ce qui est un bon moyen de faire de la publicité pour les élections-sélection ; ils achètent les consciences des candidats et des partis politiques pour qu’ils entrent à leur tour dans la ronde.
En versant de fortes sommes d’argent, ils arrivent même à mobiliser tous les chefs de bandes locales des villes et des zones rurales pour amener la population sur le chemin des urnes.
Dans les grandes villes et les bourgs importants, la population pauvre commence à croire que les élections vont pouvoir se tenir ; un peu d’aide alimentaire, un petit job ou un petit pourboire leur donne envie d’aller tenter leur chance avec des candidats proches d'eux. Les candidats qui ont encore un peu de crédit subissent la pression de leur clientèle qui a l’habitude de recevoir un peu d’argent de leur part. Ils veulent donc monter eux aussi sur les chars du carnaval, car ils craignent de perdre les privilèges liés au poste de député et de sénateur ; comme ceux qui opèrent la sélection doivent tout de même laisser passer 10 % des autres candidats, ils espèrent pouvoir faire partie de ce contingent.
En ce sens, ces candidats et les malheureux constituant leur clientèle seront les complices de la nomination à la présidence de la République d’un Jude Célestin, gendre de Préval, grand criminel, grand voleur et grand trafiquant de drogue. Songeons que le nom de Jude Célestin a été cité lors de l’assassinat de Marcello, le directeur de la Commission de passation des marchés ; on l’a retrouvé également dans tous les scandales de détournement de fonds publics qui ont été commis au CNE après les cyclones de 2008. Et si ce n’est pas Célestin qui passe, ils seront complices de l’installation au Palais national d’un Jean-Henri Céant, prête-nom d’Aristide, blanchisseur d’argent pour tous les grands trafiquants de drogue, lui qui fut aussi le principal notaire lors des opérations d’expropriation menées à Tabarre pour voler des terres. Rappelons-nous que le nom de Céant est apparu en grandes lettres dans le rapport de la commission d’enquête de 2005 sur la corruption, au sujet d'actes de vol commis durant le second mandat d’Aristide. Parmi les 19 candidats de Mardi-gras engagés dans la course électorale pour la présidence, pas un seul n’est respectable. Ils ont tous un maître dans la communauté internationale ou dans l’oligarchie, lorsqu’ils ne sont pas au service de Préval-Aristide ou des mafias.
1.2. Des élections bidon pour inaugurer le chantier d’une reconstruction en toc fabriquée à l’étranger
Le secteur économique de la communauté internationale (Banque mondiale – FMI- BID- PNUD-USAID - Agence canadienne de développement international – Union européenne) a de gros intérêts liés à la réussite des élections sélection en Haïti. Derrière ces organismes se trouve toute une série de grandes firmes étrangères spécialisées dans l’aide humanitaire et la construction. En Haïti même, toutes les grandes familles de l’oligarchie se frottent les mains dans l’attente de la fin de l’élection bidon, car des affaires sérieuses de
corruption vont pouvoir débuter alors.
On en est encore à la phase de préparation de la sélection, mais une partie du centre de Port-au-Prince a déjà été décrétée zone d’utilité publique par le pouvoir, agissant en commun avec la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti ; et il s’apprête à ne verser que de la menue monnaie pour indemniser les propriétaires des
terrains. L’argent de la reconstruction en toc commence à être déboursé de la même manière, c’est-à-dire qu’il est réparti depuis l’étranger. C’est ainsi que, pour la capitale, le ramassage des débris de béton va coûter environ quatre milliards de dollars. Pourquoi un montant si élevé ? Parce que des experts de la Banque mondiale qui participent à la magouille ont changé le prix du mètre cube de débris ramassés : ils l’ont fait passer de 15 à 65 dollars américains. Ces milliards vont revenir à quatre compagnies étrangères associées à quatre grandes familles haïtiennes, les Vorbe, les Bonnefil, les Acra et les Bigio.
Après le déblaiement des décombres, la reconstruction d’une petite partie du centre de Port-au-Prince ne concernera que le siège du pouvoir d’État, les administrations publiques et le business international. C’est à peu près le même plan qui va être appliqué dans les pôles de développement devant être créés dans le reste du pays. La communauté internationale va se servir de l’aide prévue pour la reconstruction pour payer les grands mangeurs, les moyens mangeurs et les petits mangeurs haïtiens pour qu’ils lui livrent clefs en main le pays. N’oublions jamais que le rôle principal de la tutelle est deforcer la mafia nationale à mettre en place de nouvelles règles du jeu avec la mafia internationale pour la gestion des activités économiques d’Haïti.
Lorsque le nouvel élu de l’Exécutif et ceux qui formeront cette marionnette que sera le Parlement vont entrer en fonction (si du moins nous laissons l’élection-sélection se faire), ils vont changer la constitution de 1987 et la législation d’Haïti afin de légaliser la tutelle et de donner aux étrangers tout le pouvoir politique et tout le pouvoir économique dont ils ont besoin ; ils vont ainsi établir en Haïti une forme de colonisation moderne. Ce modèle une fois testé, les puissances étrangères vont ensuite l’imposer aux autres petits pays.
Aujourd’hui, il faut que tous les Haïtiens rassemblent leurs énergies; il faut que tous les patriotes prennent leurs responsabilités ; il faut que tous les progressistes s’unissent pour faire échec à cette élection qui dissimule un piège, et pour engager une lutte de longue durée contre le plan Préval-Clinton, jusqu’à la libération du pays.
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II. Les familles et les groupes économiques qui contrôlent les richesses et la vie politique du pays
Nous avons montré dans les numéros précédents les liens qui unissent l'oligarchie et le pouvoir. Dans le domaine du contrôle de l'argent et des richesses du pays, l'oligarchie s'arrange toujours pour avoir la main, en commun avec la communauté internationale, sur la composition du gouvernement, et donc sur la nomination du président de la République, du Premier ministre, du ministre des Finances, du ministre du Commerce, du ministre des TPTC (travaux publics), du directeur des Douanes, du directeur des Impôts, du directeur de la Banque centrale, des membres de la Cour des comptes. (Ne pas oublier le rôle très important quoique quasiment muet du directeur du Bureau des Mines en poste depuis les années 1980- note de l'éditeur)
Les organisations patronales (APB, ADHI, CCIH etc.) procèdent toujours à de grandes manœuvres pour placer leurs serviteurs à la tête de l'appareil d'État. Il arrive parfois qu'un gros potentat obtienne, pour défendre ses intérêts particuliers, la nomination d'un ministre ou d'un directeur. Pour pouvoir dépouiller plus facilement l'État, la famille Mevs a payé afin qu' Édouard Valès soit nommé directeur général (plus exactement "leur" directeur
général) à la tête de l'administration générale des Douanes. Il y a quelques années, la famille Brandt exigea le poste de ministre du Commerce pour Fritz Kénol, un ancien employé d'European Motors. La communauté internationale n'est pas en reste quand il s'agit de placer ses serviteurs. Songeons à Marc Bazin et à Lesly Delatour ; ils ont été imposés comme ministre des Finances par l'USAID, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
Dans les années 1996-2000, le ministre des Finances d'alors, Fred Joseph, ne voulait acheter que des véhicules ISUZU pour l'administration publique ; il était en effet de connivence avec les familles Saliba et Moscoso, les
propriétaires de la société Automeca. De son côté, la famille Vorbe a toujours manigancé pour essayer d'avoir dans sa poche le ministre des TPTC et le directeur du Centre national des équipements (CNE). C'est
le seul moyen dont ils disposent pour voler les contrats et les appels d'offre. Par conséquent, qu'ils soient ministres ou directeurs, tous sont là pour servir la cause des patrons. L'appareil d'État tout entier est dans les mains de ces grandes familles et de leurs alliés dans la communauté internationale. C'est pourquoi nous disons que l'État est au service de l'oligarchie, en premier lieu dans son rôle de domestique de la communauté internationale.
Nous continuons ci-dessous avec la liste des familles qui contrôlent l'économie et la politique du pays.
VOIR link
9 – La famille Bonnefil. Ils ont commencé dans le transport maritime aux Cayes, avec le navire "Albatros". Puis ils se sont déplacés à Port-au-Prince, à Chancerelles, où ils ont fait du profit dans la vente d'équipement agricole. Ils s'installent ensuite route de l'aéroport où ils vendent du matériel agricole et du matériel de
construction. Le pouvoir de Jean-Claude Duvalier va leur être bénéfique et ils signent un tas de contrats importants. La société Haytian Tractor va devenir la première compagnie d'équipement du pays.
Ils participent à la création de la Fondation Nouvelle Haïti (FNH), un groupe de réflexion stratégique sur Haïti. Ils fondent l'APA après avoir essuyé un échec en investissant dans la production agricole. Ils montent HAITI RENTAL, une filiale pour la location d'équipement. Ils créent la Fondation Maurice Bonnefil, soi-disant pour former des techniciens. Dans les déclarations de transaction commerciale remises à la direction des Impôts et aux Douanes, ils se livrent à une série de fraudes. Ainsi, pour l'année 2006-2007, ils ont payé moins de 42 millions de gourdes aux Douanes. Or une estimation de la quantité d'équipements vendus montre que cette somme ne correspond même pas à la moitié de ce qu'ils auraient dû payer. Deux ans après, ils ont changé le nom de la compagnie, qui se nomme maintenant HAYTRAC. Du coup, la dette qu'ils avaient envers l'État se trouve entièrementeffacée ; ils se sont déclarés en faillite et ont ensuite bénéficié des divers avantages dont l'État gratifie les nouvelles sociétés. Tout cela fait partie des méthodes et des magouilles que l'oligarchie emploie pour se faire de l'argent sur le dos de l'État, qui lui sert de vache à lait.
10 - La famille Coles. Sous Duvalier, ils possédaient plusieurs supermarchés, un secteur d'activité dont ils avaient presque le monopole. Ils sont ensuite entrés dans le secteur des ateliers d'assemblage. Ils en ont possédé plusieurs. Mettre en place un ou deux ateliers d'assemblage est une autre technique employée par
l'oligarchie. Cela leur permet d'obtenir des dollars américains sans avoir à faire de gros efforts pour importer des marchandises. Les Coles se sont introduits dans Lavalas ; puis ils sont passés à L'Espoir. Avec le petit Baussan (Édouard), ils ont pris le contrôle de l'autorité portuaire nationale. Ils ont créé une agence maritime. Ils
font partie de la commission présidentielle. Ils ont volé beaucoup de terres aux habitants de Tabarre. Ce sont les familles Coles, Baussan et Auguste (Valerio Canez) qui ont vendu les terres des habitants de Tabarre à l'ambassade des États-Unis pour qu'elle y construise ses nouveaux locaux.
11 - La famille Nadal. Avant 1986, ils faisaient partie des principaux importateurs de produits alimentaires d'Haïti. Ils avaient le monopole sur plusieurs produits, comme le lait évaporé Carnation, les petits pots de nourriture pour bébés etc. En 1985, faisant concurrence à l'équipe Brandt, qui contrôle la Banque Union Haïtienne (BUH), Jean-Claude Nadal crée la SOGEBANK avec douze associés, dont Moscoso, Behrmann, Perry et Rivière. En 1986, ils achètent la Banque royale du Canada. La famille Nadal achète puis vole une série de terres à Piatre, une localité proche de Montrouis ; avec la collaboration de l'armée, ils organisent le massacre de petits paysans qui réclamaient leurs terres. Olivier Nadal, qui a été impliqué dans ce massacre, s'enfuira d'Haïti en 1999, après avoir tenté de prendre la direction d'une première version du mouvement de la société civile, le "Groupe des 184".
12 - La famille Deschamps. Ils ont toujours eu le monopole de la fabrication de livres en Haïti. Cela fait une éternité qu’ils sont associés aux missionnaires des Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) pour imposer à la société les livres scolaires qu'ils éditent. L’État haïtien donne aux Frères de l’Instruction Chrétienne et à
Deschamps le privilège de diffuser l’idéologie et les valeurs culturelles de l’oligarchie à travers les livres qu’ils publient pour l’enseignement primaire et secondaire. Les Deschamps ont, en partie, le monopole de la fabrication du matériel électoral. Ils ont pris part à la mise en place de l’université privée Quiskeya. Ils soutiennent
discrètement le pouvoir L’Espoir-Unité qui leur donne de grands avantages et de gros contrats. Ils font toujours en sorte de contrôler le ministère de l’Éducation nationale.
Voilà donc une petite clique de familles qui se répartissent les richesses du pays. Chacune prend pour elle une branche d’activité : les routes sont pour Vorbe, l’éducation pour Deschamps, les banques pour Nadal, Baussan et Moscoso, l’équipement lourd pour Bonnefil etc.
Ce modèle d’État n’a jamais les moyens de répondre aux besoins de la population. En effet, le trésor public et les impôts payés par la population sont partagés au sommet de l’État avec la petite clique que forment ces familles. C’est pour cela qu’Haïti est placé depuislongtemps en situation de mendicité vis-à-vis des pays étrangers. C’est pour cela aussi qu’aujourd’hui l’international peut se permettre l’arrogance de nous placer sous tutelle.
C’est pourquoi SENTINELLE continue à appeler les patriotes à entrer en lutte pour la libération du pays et à travailler à l’instauration en Haïti d’un véritable État national, démocratique et progressiste qui devra assumer ses responsabilités pour la transformation de la société et le changement des conditions de vie de la population.
VOIR en complément le très enrichissant texte de Reynald Trouillot Haïti, culture d’apartheid et guerre de basse intensité. Par R. Trouillot
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