Sources : Politis Jeudi 25 décembre 2003
Haïti, l’engagement des artistes
Dante Sanjurjo
Comme toute la société civile, les écrivains et les artistes participent à la révolte pacifique qui a lieu dans le pays malgré la violence de la répression. Avec une responsabilité particulière. Témoignages.
Une révolte pacifique secoue Haïti depuis des semaines. Toute la société civile est concernée. Les hommes et les femmes de culture aussi, qui ne tergiversent pas, et s’engagent. Réunis au sein de NON, collectif d’artistes et d’intellectuels pour la défense des libertés, écrivains, peintres, musiciens, architectes ou professeurs manifestent aux côtés des étudiants, des partis d’opposition et des organisations sociales, qui continuent d’exiger, malgré la répression inouïe et les dizaines de morts, le départ du président Jean-Bertrand Aristide. Tous espèrent fêter, le 1er janvier, le bicentenaire de la première « République noire » indépendante sans celui qui s’est peu à peu mué en dictateur. « La propagande continue à parler du petit prêtre des pauvres, mais aujourd’hui, Aristide est multimillionnaire, c’est un nouveau Duvalier », résume Frankétienne (1), peintre et écrivain, qui s’est illustré dès 1968 avec son roman Mûrs à crever, sur l’exode des Haïtiens fuyant la misère et la dictature. Pour ce membre du collectif NON, la perspective du bicentenaire a été l’occasion pour les Haïtiens de dresser un bilan de leur situation. Cette moitié d’île est au bord du gouffre. L’accès aux soins et à l’éducation est un luxe. L’agriculture a été détruite. « Même la capitale n’est pas gérée, explique-t-il. À la veille du bicentenaire, ce sont des accumulations d’immondices à chaque coin de rue. Les gens crèvent de faim. Je ne rends pas Aristide responsable de tous ces maux, mais il a symbolisé l’espoir de sortir du cauchemar [à son arrivée au pouvoir] il y a treize ans. Nous vivons un cycle de désespérance avec tout ce que cela comporte de désillusion et de désolation. Et cela, on ne le lui pardonne pas. Nous n’attendions rien de Duvalier, mais le peuple espérait tout d’Aristide. » Or, le président de la République s’est surtout occupé de consolider son pouvoir en s’octroyant la présidence du Sénat, de la Chambre des députés, et la direction de la police. Un vrai despote.
La position des artistes et des intellectuels est spécifique, leur responsabilité particulière, et leur engagement peut avoir une influence considérable, notamment sur les étudiants. « Il y a de la part de la société une demande qui nous est adressée, analyse le romancier Lyonel Trouillot (2), l’un des animateurs les plus actifs du collectif NON, comme si l’on attendait de nous, vu l’échec des politiques, que nous donnions des explications sur ce qui se passe dans le pays. Il y a aussi une sorte de mise en demeure : "Et vous, dans ce merdier, quelle est votre position ?" Nous ne pouvons pas y échapper. Évidemment, le piège serait que nous nous transformions en leaders politiques. C’est justement par rapport à cette difficulté que nous avons créé ce collectif NON, avec deux missions. La première est de se prononcer sur les violations des libertés que subissent les Haïtiens au quotidien. Est-il possible de continuer à écrire des romans ou, pour un musicien, à donner des concerts, si nous restons silencieux ? La deuxième mission est d’organiser des débats, des spectacles et des réflexions pour essayer de comprendre la cause du mal-être haïtien et redonner de l’espoir à ce peuple. Ce n’est pas une mission directement politique. Je suis écrivain et je veux revenir à mes livres. »
Ils sont aujourd’hui une soixantaine autour des écrivains Lyonel Trouillot et Claude Pierre, du dramaturge Sito Cavé, de la comédienne Magalie Comeau-Denis, ou encore du peintre Pascal Monnin. Des groupes musicaux populaires les ont rejoints, à commencer par le plus connu d’entre eux hors Haïti, Boukman Ekseprians. Son leader, Théodore Beaubrun Jr, dit « Lolo », se porte volontiers en tête des cortèges. Sa grande célébrité en Haïti ne le protège pas. À la fin d’une manifestation, des policiers et des miliciens proches du pouvoir l’ont poursuivi en lui tirant dessus. C’était la deuxième tentative d’homicide en une semaine.
Lire la suite dans Politis n°781
(1) Frankétienne est publié en France par les éditions Vents d’ailleurs et Jean-Michel Place.
(2) Lyonel Trouillot est publié en France par les éditions Actes Sud.
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