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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


La malédiction blanche

Publié par Eduardo Galeano sur 22 Décembre 2006, 17:00pm

Catégories : #2007 Peuple sans mémoire - peuple sans âme


                      
Année 2004, bicentenaire de l'indépendance d'Haïti et arrivée des troupes de l'ONU en Haïti




La malédiction blanche
par
Eduardo Galeano

Le premier jour de cette année a marqué le deux centième anniversaire de la liberté dans le monde. Personne ou presque ne s’en est rendu compte. Peu de jours plus tard, le pays où eut lieu cet événement, Haïti, se trouva à occuper quelque espace dans les médias de communication. Mais ce ne fut pas pour célébrer l’anniversaire de la liberté individuelle. Ce fut plutôt parce que le sang avait coulé et que le président Aristide avait été renversé.

Haïti fut le premier pays où l’esclavage fut aboli. Cependant, les plus grandes encyclopédies et presque tous les textes d’éducation attribuent cet honneur historique à l’Angleterre. Il est vrai qu’un beau jour, l’empire qui avait été champion mondial du trafic négrier changea d’opinion; mais l’abolition britannique intervint en 1807, trois ans après la révolution haïtienne, et elle fut si peu convaincante que l’Angleterre dut interdire l’esclavage à nouveau en 1832.

La néantisation d’Haïti n’a rien de nouveau. On la dédaigne et la punit depuis deux siècles. Selon Thomas Jefferson, personnage illustre de la liberté tout en étant propriétaire d’esclaves, Haïti représentait un mauvais exemple; et il disait qu’il fallait « circonscrire la peste à cette île ». Il fut écouté par son pays. Les États-Unis attendirent soixante ans avant de reconnaître diplomatiquement la plus libre des nations. Entre-temps, au Brésil, le terme d’haïtianisme servait à désigner le désordre et la violence. Les propriétaires de la force de travail noire échappèrent à l’haïtianisme jusqu’en 1888. Cette année-là, le Brésil abolit l’esclavage. Il fut le dernier pays à le faire.

Haïti est de nouveau un pays invisible, jusqu’à la prochaine boucherie. Pendant qu’elle occupait les écrans de télé et la première page des journaux, au début de cette année, le message transmis par les médias était celui de la confusion et de la violence; il visait à confirmer que les haïtiens sont nés pour bien faire le mal et mal faire le bien : depuis sa révolution, Haïti n’a été capable d’offrir que des tragédies; elle fut autrefois une colonie prospère et heureuse, et aujourd’hui, c’est la nation la plus pauvre de l’hémisphère occidental. Les révolutions, conclurent certains spécialistes, mènent à l’abîme. Et certains ont dit, et d’autres ont suggéré, que la tendance haïtienne au fratricide provenait de l’héritage sauvage de l’Afrique. L’accomplissement des instructions reçues des ancêtres. La malédiction noire, qui pousse au crime et au chaos.

De la malédiction blanche, ils n’ont soufflé mot.

La révolution française avait éliminé l’esclavage, mais Napoléon l’avait ressuscité :

- Quel est le régime le plus prospère pour les colonies?
- Celui d’avant.
- Qu’on le rétablisse.

Et, pour rétablir l’esclavage en Haïti, il envoya plus de cinquante navires remplis de soldats.

Les nègres en armes vainquirent la France et conquirent l’indépendance nationale et la libération des esclaves. En 1804, ils héritèrent d’une terre rasée par les plantations dévastatrices de canne à sucre et un pays réduit en cendres par la guerre féroce. Et ils héritèrent de « la dette française ». La France leur fit payer cher l’humiliation infligée à Napoléon Bonaparte. À peine née, Haïti dut s’engager à une indemnisation gigantesque pour les dommages occasionnés au cours de sa lutte de libération. Cette expiation du péché de la liberté lui coûta 150 millions de francs or. Le nouveau pays naquit étranglé par cette corde qu’elle portait attachée au cou : une fortune qui aujourd’hui équivaudrait à 21 milliards 700 millions de dollars, ou à 44 budgets annuels de l’Haïti de nos jours. Elle passa plus d’un siècle à payer cette dette, que les taux usuraires multipliaient sans cesse. En 1938, elle effectua finalement le dernier paiement. Mais à cette date, Haïti appartenait déjà aux banques des États-Unis.

En échange de cette fortune, la France reconnut officiellement la nouvelle nation. Aucun autre pays ne le fit. Dès sa naissance, Haïti avait été condamnée à l’isolement.

Símon Bolívar ne l’a pas reconnue non plus, même s’il lui devait tout. Haïti lui avait donné des bateaux, des armes et des soldats en 1816 quand, vaincu, il y était arrivé et avait demandé aide et protection. Haïti lui a tout donné, sous la seule condition de libérer les esclaves, une idée qui ne lui était pas encore venue à l’esprit. Par la suite, ce personnage illustre gagna sa guerre d’indépendance et exprima sa gratitude par l’envoi d’une épée de cérémonie. De reconnaissance diplomatique, il ne fut pas question.

En réalité, les colonies espagnoles, devenues indépendantes, avaient maintenu l’esclavage, même celles dont les lois l’interdisaient. Bolívar édicta la sienne en 1821, mais elle demeura lettre morte. Trente ans plus tard, en 1851, la Colombie abolit l’esclavage; et le Venezuela, en 1854.

En 1915, les marines débarquèrent en Haïti. Ils y demeurèrent dix-neuf ans. La première chose qu’ils firent fut d’occuper la douane et le bureau de perception des impôts. L’armée d’occupation retint le salaire du président haïtien jusqu’à ce qu’il se résigne à signer la liquidation de la Banque nationale, qui devint une succursale de la City Bank de New York. L’entrée dans les hôtels, restaurants et clubs exclusifs du pouvoir étranger fut interdite au président et aux autres Noirs. Les occupants n’osèrent pas rétablir l’esclavage, mais ils imposèrent le travail forcé pour les travaux publics. Et ils tuèrent beaucoup de gens. Il ne leur fut pas facile d’éteindre les flammes de la résistance. Le chef guérillero, Charlemagne Péralte, fut crucifié sur une porte et exhibé sur la place publique pour servir d’exemple.

La mission civilisatrice prit fin en 1934. Les occupants se retirèrent et laissèrent à leur place une Garde nationale, créée par eux, pour étouffer dans l’œuf toute tentative démocratique. Ils firent de même au Nicaragua et en République Dominicaine. Quelque temps plus tard, Duvalier fut l’équivalent haïtien de Somoza et Trujillo.

Et ainsi, de dictature en dictature, de promesse en trahison, s’accumulèrent les mésaventures et passèrent les années.

Aristide, le curé rebelle, parvint à la présidence en 1991. Cela dura à peine quelques mois. Le gouvernement des États-Unis prêta la main à son renversement. Il le recueillit, le soumit à un traitement adéquat et, une fois recyclé, le replaça à la présidence, porté par les marines. Et une fois de plus, ils aidèrent à le renverser, et il y eut des morts une fois de plus. Et une fois de plus, les marines débarquèrent. Ils reviennent toujours, comme la grippe.

Mais les experts internationaux sont beaucoup plus dévastateurs que les troupes d’invasion. Pays soumis aux ordres de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, Haïti avait suivi leurs instructions sans rechigner. Ils la récompensèrent en lui refusant le pain et le sel. Ses crédits furent gelés malgré qu’elle eût démantelé l’État et mis fin à tous les subsides et tarifs douaniers qui protégeaient la production nationale. Les paysans cultivateurs de riz, qui formaient un groupe majoritaire, se transformèrent en mendiants ou en boat people. Beaucoup se sont retrouvés au fond de la mer des Caraïbes, mais ces naufragés ne sont pas cubains et les journaux n’en parlent que rarement.

Aujourd’hui Haïti importe son riz des États-Unis, où les experts internationaux, qui sont des gens passablement distraits, ont oublié d’interdire les subsides et tarifs douaniers qui protègent la production nationale.

Á la frontière où s’arrête la République Dominicaine et où commence Haïti, il y a un grand écriteau qui annonce : El mal paso*.

De l’autre côté, on trouve l’enfer noir. Sang, mort, misère, puanteurs …

Dans cet enfer qui fait si peur, tous sont sculpteurs. Les haïtiens ont l’habitude de récupérer des boîtes de conserve et de vieux morceaux de fer; et avec une maestria qui leur vient de loin, les martèlent et les découpent : leurs mains créent des merveilles qui sont vendues dans les marchés populaires.

Haïti est un pays jeté aux ordures, pour la punir éternellement de sa dignité. Elle gît là, comme un tas de ferraille. Elle met tout son espoir dans les mains de ses fils.

(Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Bourjolly)


* Il s’agit sans doute du poste frontalier haïtien de Malpasse, pour « mauvaise passe d’eau » (n.d.t.)

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